Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 21 sur 52

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Les écrivements

Vingt et un

 

Il y avait longtemps que je n’avais pas regardé par la fenêtre sans penser à Suzor mais cette fois-ci, c’est pour attendre Fourmi que je le fais. Elle devait être ici à 9 h pour notre périple ontarien, il est presque 10 h. J’ai l’inquiétude morcelée : celle qu’il lui soit arrivé quelque chose, celle qu’elle disparaisse à nouveau, celle de perdre un temps précieux avant notre départ vers Melancthon. Mes soupirs tantôt exaspérés tantôt fiévreux multiplient les cercles de buée sur la vitre. Puis le téléphone sonne.

— Mamie, vous êtes dure à joindre. Il a fallu que je trouve un vieux bottin des années quatre-vingt-dix pour trouver votre numéro…

— T’es en retard, Fourmi.

— Je sais, mais c’est pour ça que je vous appelle. À la place que je vienne chez vous, pouvez-vous venir me chercher à l’hôpital ? Je suis censée avoir mon congé bientôt.

— Ben voyons ! Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je vous conterai ça tantôt.

 

Les parents de Fourmi sont passés plus tôt, n’ont rien dit, ont signé des papiers, sont repartis. Elle n’a même pas eu la chance de leur dire que tout allait bien, que ce n’était pas grave. Un jour peut-être je leur dirai que c’est grave. Que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de sang ni de plâtre que tout va bien. Aujourd’hui je me contente d’écouter Fourmi me raconter sa nuit en observation.

— C’était plaaaaaate.

— Oui, mais commence au début. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— C’est juste une petite commotion. La docteure a dit que c’était presque rien. Je pense qu’ils m’ont gardée en observation pour la nuit juste pour se venger parce que je leur ai dit que ça sentait pas bon ici.

— Comment tu t’es fait ça ?

— Un accident niaiseux. L’école venait de finir hier, et moi je courais pour rentrer chez nous, et je me suis enfargée. Je me suis cogné la tête pas mal fort. J’ai vu des étoiles. Sont pas molles elles non plus.

Je pose ma main sur son avant-bras et le soubresaut qu’elle fait me rappelle que c’est la première tendresse physique que je lui offre depuis qu’elle est réapparue. Je ne crois pas à son histoire. Les enfants aussi particuliers qu’elle qui se cognent la tête sont rarement seuls quand ça leur arrive. Mais je sais aussi que si je veux connaître la vérité, je ne peux pas lui poser de questions. Il faudra que j’attende. Ou que je la saoule.

 

— Je suis contente de t’avoir, Mamie. Quand t’es là, je pense pas trop à Charlot.

— Tu sais, Fourmi, j’aime ça quand tu m’appelles Mamie. Ça me fait croire que j’ai une famille.

— C’est un peu ça, non ?

— Oui. Un peu.

Parfois les fausses familles, celles qu’on choisit, sont plus importantes que les vraies. J’ai passé ma vie à m’en convaincre, moi la fille de deux morts disparus avant de mourir, la sœur d’un amoureux effacé, la vieille toute seule devant l’atelier du couturier sur Beaubien, qui boite et qui tousse.

— J’ai mal à la tête, dit Fourmi.

— Je vais te ramener chez toi. Repose-toi. On ira en Ontario une autre fois.

— Non, ramène-moi à l’école. J’ai encore le temps d’aller à mes cours de l’après-midi.

— C’était pas congé, aujourd’hui ?

— Non.

 

Je suis stationnée loin de l’école mais le cadeau que le club d’ornithologie m’a fait dans l’espoir de me recruter fait des merveilles : je suis Mata Hari, jumelles aux yeux, et le parvis de l’école est en guerre. Ici un secondaire un projette de la neige sur le pantalon d’un autre, là une secondaire trois crache sa gomme par terre. L’horreur. Et là, seule et douce, Fourmi, accotée sur le rebord de béton, attend la cloche, ou l’amour.

Quelques minutes passent et un plus jeune qu’elle, les cheveux javellisés, le manteau rouge, s’approche de Fourmi, tout sourire. Elle le dépasse d’un pied au moins. C’est peut-être les jumelles, mais j’aimerais les entendre roucouler. Était-ce en pensant à lui que Fourmi me racontait ses rêveries d’accident d’avion ?

Le garçon lui parle en souriant et si je ne regardais que lui, je serais convaincue du travail exemplaire de Cupidon, mais elle se renfrogne au fil des secondes et je vois qu’il n’y a rien d’amoureux dans leur relation. Une certaine cruauté dans le regard du garçon, la satisfaction de faire du mal, et l’impuissance dans celui de Fourmi. Il pose son index sur la tempe de ma petite-fille, elle déplace sa tête en baissant les yeux. Il éclate de rire. Elle cherche quelqu’un qui pourrait l’aider. Il lui empoigne le menton pour la forcer à le regarder et c’en est trop pour moi. Mais alors que j’ouvre la portière pour intervenir, Fourmi se défait de l’emprise du jeune homme et s’enfuit en courant, frôlant la chute à quelques reprises. Elle disparaît de l’autre côté de la bâtisse et je comprends que oui, sa commotion cérébrale a été causée par une chute mais que non, ce n’était pas un accident.

Je n’oserai pas lui en parler, je ne veux pas briser le lien qui cherche à naître entre nous, mais je devrai intervenir. M’adresser à la direction de l’école. User de diplomatie. Extraire les yeux des orbites du garçon.

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