Les écrivements
Seize
« Suzor. Je ne peux pas m’empêcher de t’écrire directement à toi, à la deuxième personne, mais c’est difficile parce que ça veut dire que tu existes encore, que quelque part tu m’entends. J’aurais préféré n’écrire dans ce carnet que pour moi, et y parler de toi à la troisième personne. Me convaincre que tu n’existes plus, que tu es un “il”, une entité inatteignable, comme un mort ou un esprit, comme une éclipse solaire qu’on ne peut regarder qu’à la troisième personne. Mais je t’écris à toi, directement, toi qu’on regarde à la première personne à s’en brûler la cornée.
Tout à l’heure à l’épicerie, j’ai pensé à cette fois où nous voulions acheter des rutabagas. C’était avant la Russie, t’en souviens-tu ? Tu m’avais battue au Scrabble grâce aux cinquante points bonis de ton injuste rutabaga. J’étais restée prise avec mon w et l’amertume de la défaite. Pour enfoncer le fer dans ma plaie, tu m’avais traînée à l’épicerie du coin pour t’acheter le trophée de la victoire, mais tu avais oublié ton porte-monnaie. Ne reculant devant rien, tu avais caché un rutabaga sous ton chandail en rigolant et m’avais fait signe de te suivre.
Sur le trottoir, nous n’avions pas fait trois pas que l’épicier nous rejoignait et nous menaçait d’appeler la police. Le plus sérieusement du monde, tu m’avais pointée en disant que ta sœur était pauvre et qu’en plus elle souffrait d’une grave déficience mentale. Que tu ne voulais pas mal faire, que tu voulais seulement l’aider. Malgré le pincement que j’avais ressenti – tu connaissais l’histoire de mon père et de mes listes –, j’avais joué le jeu, et j’étais bonne. L’épicier s’était même excusé, nous avait proposé d’autres aliments que tu avais eu la décence de refuser.
Plus tard nous avions ri entre deux baisers et je t’avais dit que l’histoire des frère et sœur n’était pas si fausse. Que tu étais ma seule famille. Que tu étais autant mon frère que mon amoureux.
Maintenant que tu es parti, c’est le frère que je veux étrangler. C’est le frère que je hais. Parce qu’un amoureux qui s’en va, malgré la douleur, ce n’est qu’un amoureux qui s’en va. Mais un frère qui disparaît dans l’hiver sans piétiner d’hésitation, c’est toutes les brûlures possibles réunies en un seul moment.
Si j’en avais d’autres, frères, si j’avais des parents, n’importe quelle goutte de sang qui me lierait à un autre, ce serait peut-être moins douloureux. Mais je n’ai que toi. Depuis si longtemps, que toi.
Pourriture de frère. »
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