Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 4 sur 52

Pages du PDF

Les écrivements

Quatre

 

 

Les fêtes chez Skip ne sont plus ce qu’elles étaient. La fatigue, le temps, l’usure des gens. Pendant une trentaine d’années, il n’y avait pas de place pour la moindre botte dans la baignoire, à ras bord remplie de bouteilles et de glace. L’alcool par tous les pores, nous étions jeunes et nous avions beaucoup de choses à oublier, les tristesses de l’automne, la maladie des uns, le départ des autres, parfois seulement une transmission qui avait lâché sur une route de campagne. Les fêtards étaient nombreux, souvent cinquante, rarement les mêmes d’une année à l’autre. De nouveaux cousins, la deuxième femme de Jean-Luc, des blondes du neveu, des ex de l’oncle, la première femme de Jean-Luc, des plus éloignés et des moins drôles.

Maintenant nous sommes vieux, beaucoup moins nombreux, et nous avons des choses à ne pas oublier. L’alcool reste au fond de la baignoire et nous répétons les mêmes belles histoires pour qu’elles ne s’effacent pas. Depuis une dizaine d’années, il y a toujours les mêmes fragiles sur l’avenue Hamel, qui préfèrent commencer l’année loin de leurs solitudes : Robert-comme-sur-l’affiche et son épouse Veloutée Véronique ; Jean-Luc et sa troisième femme ; Marie-Lièvre la seule jeune et son Bastien malpoli ; Skip ; et moi. Cette fois-ci s’est ajouté le petit deuxième de Marie-Lièvre qui régurgite une nouvelle vie dans le salon et qui permet à Bastien d’échapper à la surveillance des adultes pour me beugler le nom du Voldemort-du-bungalow.

— Suzor Adamo ! Suzor Adamo !

— Mais pourquoi tu dis « Adamo », Bastien ? C’est pas comme ça qu’il s’appelle…

— Suzor Adamo !

Marie-Lièvre, le bébé attaché au sein droit et une bière à la main, intervient.

— Bastien, veux-tu arrêter ça ?

— Mais pourquoi il dit ça ?

— Pour rien, Matante, pour rien.

Plus loin, Skip toussote, bien installé au centre de son sofa, et sur les côtés aussi. Quatre cents livres de chair et d’os – quatre cent vingt-cinq quand il veut se vanter –, les cheveux plus sel que poivre et un sourire timide qui me rappelle que je suis, malgré tout, la bienvenue ici.

— On pensait pas que vous viendriez, Matante…

— Je viens chaque année, Skip. Chaque année.

— Je le sais bien, mais chaque année vous dites que vous reviendrez plus…

Il y a à l’intérieur l’odeur de la fumée imprégnée dans la peinture qui m’écharpe le cou. De fois en fois, parce qu’on n’y touche pas, la décoration devient plus laide, figée dans le mauvais temps, celui du papier peint à carreaux, des cendriers de quatre tonnes, des chaises en faux bois et des tapis couleur « Jean-Luc est encore allé au salon de bronzage ».

— Ça change pas, ici, hein, mon Skip ?

— Ben non.

— Ça te tente pas de rafraîchir ça un peu ?

— Vous savez, Matante, c’est ma femme qui s’occupe de la décoration.

Sa femme, portée disparue en 1989 et retrouvée treize jours plus tard à Saskatoon dans les bras d’un Anglais qui ne comprenait rien de ce qu’elle disait, a vendu la maison à Skip pour une poignée de sous noirs.

— Elle changera la décoration quand elle reviendra, mon Skip.

— Oui, c’est ça… J’oubliais ! Je vous ai pas dit bonne année, Matante…

— C’est pas nécessaire.

— Sortez donc de l’entrée… Y a de la place dans le bain pour vos bottes. Cette année on a fait moitié glace, moitié bottes.

— On est juste huit, on pourrait laisser nos bottes dans l’entrée…

— Mais le bain servirait à quoi ?

Je hoche la tête en souriant et je sors mes chaussures de leur sac en plastique, mais un étourdissement m’empêche de me chausser. Je ferme les yeux. Quand je reviens à moi, je suis assise dans l’entrée et, debout devant moi, Robert-comme-sur-l’affiche rigole.

— Oh, Matante… Toujours bonne pour nous divertir, han ?

— Salut Robert. Ça va ?

— Vous êtes-vous cassé une hanche au moins ?

— T’aimerais trop ça…

— Mais si je vous relève, allez-vous retomber ? On est peut-être mieux de vous laisser par terre…

Au milieu des rires des autres, seul Skip semble vraiment inquiet de mon bien-être. S’il le pouvait, il se lèverait pour m’aider mais il ne se lève plus depuis dix ans. Il me fait signe de le rejoindre. J’enfile mes souliers et vais m’asseoir près de lui.

— Ça va-tu, Matante ? Je voudrais pas qu’il vous arrive quelque chose…

— T’es bien le seul.

— Ils vous aiment quand même, vous savez.

— Je les aime aussi. Mais surtout toi.

— Comment vous allez, Matante ?

— Tu veux une belle histoire ou la vérité ?

— La vérité, je pense…

La vérité, c’est que je suis une octogénaire irritée par la sénescence, qui survit à coups de pilules avalées chaque matin, renouvelées à tout jamais, à prendre avec de la nourriture. L’arrière-goût poudreux de la maladie ne s’efface qu’au moment d’aller me coucher. C’est ça, la vérité. Mais je dis rarement la vérité.

— Ça va super bien, mon Skip. Toi ?

— C’est tranquille.

— Trop tranquille ?

— Un peu. Mais là vous êtes là.

— Si tu veux, je peux passer la soirée à tomber. Ça a l’air que ça fait lever le party.

— Je vous aime mieux debout, Matante. Vous êtes la personne la plus debout que je connaisse. Je voudrais pas que ça change.

OceanofPDF.com