Les écrivements
Elle sentait bon le printemps
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Vingt-neuf
Fourmi s’est calmée. C’est peut-être le timbre de ma voix ou l’humidité, mon histoire soviétique ou l’image qu’elle s’invente d’une aventure exotique.
— Continuez… Il vous emmenait où ? Qu’est-ce qui s’est passé après ?
— Je suis fatiguée, Fourmi. Tu me laisses me reposer un peu ?
Sentir la vibration de mes cordes vocales résonner dans mes os alors que je revis notre voyage, entendre ma propre voix le raconter, trop de détails, trop de froid, tout ça m’épuise. Je lui raconterai la suite mais pour l’instant je n’en suis pas capable. Chaque fois que j’avale ma salive j’ai mal à la gorge, chaque fois que j’essaie de bouger j’ai mal aux genoux.
Je me sens vieille plus que jamais dans cet abri absurde que Suzor a fui comme il m’a fuie, moi, comme il a fui chaque parcelle de fondation qu’il a essayé de planter. J’ai encore envie de pleurer, mais je ne veux pas bousculer Fourmi.
Sur le plancher de l’autobus 23 dans lequel nous nous sommes arrêtées parce qu’il me semblait que c’était là que Suzor devait passer le plus clair de son temps, parmi les flaques d’eau stagnante et les insectes tentant de survivre à l’hiver, il y a un petit coffre à outils entrouvert, dont dépasse le manche jaune d’un tournevis. Je me lève, m’en approche. Je prends le tournevis.
— C’est là qu’il était…
— Quoi ça ?
— Mon tournevis. Je pensais que je l’avais perdu…
— Ben là, Mamie… C’est un tournevis comme tous les autres tournevis. Il y a rien qui dit que c’est le vôtre.
Elle a raison, bien sûr, mais pendant un moment je préfère y croire. J’ai besoin de me rattacher à quelque chose, de m’assurer que c’est bien Suzor qui était ici, de me fâcher qu’il m’ait volé un outil. Puis, au piège dans ma propre lubie, je deviens triste qu’il l’ait abandonné ici, qu’il n’ait pas emporté cette parcelle de moi plus loin avec lui.
J’empoigne la pointe rouillée du tournevis et le lance sur le mur comme un lanceur de couteaux au cirque. Il ne se plante pas mais s’écrase par terre comme un clown, les rires en moins. Je ferme les yeux. Désorientée, je ne sais plus si je suis en train de tout inventer, si je crée des histoires pour me faire du bien, si les taches de rouille sur mes doigts existent, si un jour Suzor m’a assez aimée pour garder un objet qui lui fait penser à moi. Je ne sais plus ce qui est vrai.
— Ça va, Mamie ?
Fourmi, elle, est vraie.
— Pourquoi tu m’inventes pas une histoire ? Comme tu faisais dans le temps… J’aimais ça, ça me faisait du bien.
— J’ai plus cinq ans. Je fais plus ça.
— J’aimais tellement ça…
J’étais emmitouflée dans une couverture de laine format olympique et j’étais sur le point de m’endormir sur ma chaise longue dans la cour arrière. L’air était frais et je me remettais d’une bronchite qui avait réveillé les voisins pendant plus d’une semaine. C’était la première fois que je réussissais à passer quinze minutes sans me casser une côte en toussant. Les rêves qui montaient en moi semblaient doux mais je n’ai jamais su qui les habitait. Fourmi s’était faufilée entre les buissons. Je ne l’avais pas entendue et, sans doute payée par mes pires ennemis, elle avait décidé de me surprendre en me chatouillant le cou.
Je me suis redressée si vite et j’ai toussé si fort qu’elle a eu peur et s’est mise à pleurer. Si elle avait été n’importe quelle autre personne sur terre, je lui aurais tranché la jugulaire avec ma lime à ongles. Mais Fourmi, ma douce Fourmi, j’étais incapable de lui en vouloir. J’ai souri entre deux quintes et elle a séché ses larmes.
Elle avait presque six ans et elle se trouvait grande ce jour-là. Au lieu de s’asseoir sur mes genoux comme d’habitude elle a traîné une chaise et s’est installée face à moi. Elle m’a tendu mon carnet.
— Tu me lis tes écrivements ?
— J’aimerais ça, ma douce, mais j’ai tellement mal à la tête que je vois embrouillé. Lis-les, toi.
— Je connais juste les lettres, pas les mots.
— Ça t’a jamais empêchée…
Elle a souri et je l’ai trouvée si belle, j’aurais aimé à ce moment qu’elle soit à moi. Elle sentait bon le printemps même si c’était le début de l’hiver.
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