Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 14 sur 52

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Les écrivements

Quatorze

 

Déjà, enfant, je faisais des listes. Les mille raisons d’avoir un chien, les dix meilleures histoires pour m’endormir, les quinze prénoms que j’aurais aimé porter à la place du mien, les quatre meilleures amies au monde, les douze choses les plus dégoûtantes à manger. Chaque jour une nouvelle liste et j’attendais qu’il soit 17 h 30, que la porte s’ouvre et que mon père entre. Je lui lisais la liste, parfois il souriait et m’écoutait, parfois il me chicanait parce qu’il n’avait même pas le temps de se laver le visage avant que je le harcèle avec mes maudites listes qui servent à rien, mais ça ne me dérangeait pas car le lendemain il allait m’écouter en souriant.

Un matin ma mère m’avait suggéré d’insérer ma liste du jour dans la boîte à lunch de mon père, pour qu’il la lise lui-même à l’heure du dîner. Ça lui fera plaisir, m’avait-elle dit, son travail est très dur, ça lui fera du bien. J’avais pris soin de retranscrire au propre, en cachette, la liste que j’avais griffonnée la veille avant de me coucher, les seize robes que j’aurais le plus aimé avoir pour ma poupée, et ma mère en secret l’avait glissée à côté des biscuits soda enveloppés de papier ciré – ma mère enveloppait tout dans le papier ciré. À 17 h 30 j’étais plus fébrile que jamais, je me tenais face à la porte en attendant mon père. Je rongeais l’ongle de mon index gauche en souriant. Il a poussé la porte avec violence, m’a bousculée comme si je n’existais pas et s’est lancé dans la cuisine, où il a entrepris, sans la moindre cachette, d’enguirlander ma mère.

— À quoi t’as pensé ? Penses-tu vraiment que j’ai besoin de ça, là ? Je te l’ai dit que c’était pas facile à la shop, pourtant…

— Elle voulait juste te faire une surprise. C’est moi qui lui ai donné l’idée…

— Ben c’était une mauvaise idée. Je veux plus jamais voir ces cochonneries-là dans mes affaires de job, c’tu compris ? Des robes de poupée, en plus… Penses-tu qu’ils ont pas ri de moi ?

— Ben là…

— Elle avait écrit « pour mon petit papou en sucre », en plus. Comment tu penses qu’ils m’appellent, maintenant ?

— Ben voyons…

— Pis ils ont passé l’après-midi à me dire que notre fille, c’est une retardée mentale. Que les robes de poupée, c’est des affaires de bébé, pis qu’à onze ans elle devrait pas parler de ça. Pis que ses maudites listes à tous les jours… Parce que j’ai voulu me défendre… J’ai expliqué qu’elle faisait ça… Ben ils ont dit que ça voulait dire qu’elle était retardée, ça aussi. Pis ils ont ri en disant qu’elle tenait de son père.

— Sont don’ ben…

— Plus jamais. Compris ?

Il a claqué la porte de la cour arrière et n’est rentré dans la maison que lorsque j’ai été couchée. Moi, la retardée mentale, j’avais honte de ce que j’étais, de ce que j’avais fait subir à mon père. Je ne savais pas comment m’amender, j’ai pris le parti de m’estomper, de n’être que silence et absence, réfugiée sous mes couvertures dès 17 h 30, sans liste, sans bruit. Parfois je pleurais, en faisant attention que mon père ne m’entende pas, je l’avais assez dérangé comme ça. Il rentrait et s’assoyait dans la cuisine, où il lisait le journal comme si ma mère n’y était pas. Elle le regardait faire mais n’osait pas parler. Huit jours ont passé avant que, à 17 h 31, il cogne à la porte de ma chambre et vienne s’asseoir sur mon lit. Il a pris ma main.

— C’est quoi ta liste, aujourd’hui ?

— J’en fais plus…

— Tu devrais. Je m’ennuie de tes listes, moi.

— Mais je pensais que…

— Je vais essayer de t’expliquer… Je sais pas trop comment te dire ça, je suis pas ben bon là-dedans. Ça va pas très bien pour moi, au travail. La job est difficile pis j’ai de la misère à bien travailler avec les autres. Ça me fait des longues journées, fatigantes, mais j’essaie le plus possible d’être de bonne humeur quand je rentre. Pis tu sais comment je réussis, le plus souvent ? En me disant que quand je vais rentrer, tu vas être là, pis tu vas me lire tes affaires. Même quand je réussis pas pis que je rentre de mauvaise humeur, même dans ce temps-là, ça me fait plaisir de te voir pis que tu me parles de tes listes.

— Mais ils ont dit que c’était bébé…

— Ils connaissent rien, eux autres. C’est pour ça que j’étais aussi fâché l’autre jour. J’étais fâché contre eux, parce qu’ils ont pas le droit de parler de toi comme ça. Moi je les aime, tes listes, mon trésor, pis pour moi c’est pas bébé. Pour moi c’est juste un signe que t’es intelligente, pis que t’as plein d’idées. Mais si tu veux bien, on va garder ça ici, à la maison, pour quand je rentre du travail. Là-bas j’ai d’autres chats à fouetter. D’accord ?

— D’accord.

Il a déposé le baiser le plus doux sur ma main, est sorti de ma chambre et est allé fumer une cigarette dans la cour. Je me suis lancée dans la liste du lendemain.

 

Je crois que si je n’ai jamais poursuivi Suzor ce soir de décembre, si je n’ai jamais tenté de le retracer, si j’ai décidé de faire la plus longue liste de ma vie à la place, c’est un peu parce que je ne voulais pas le déranger. Il avait sans doute des chats à fouetter, lui aussi, je n’aurais jamais osé glisser mon carnet dans sa boîte à lunch. De toute façon un jour il reviendrait, ou le hasard nous réunirait, et peut-être alors que je lui lirais tout, en m’enfargeant sur les mots embrouillés par mes larmes, sur ceux mouillés de violence, sur ceux déposés comme un secret, pâles, illisibles.

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