Les écrivements
Dix-sept
— C’est beau, Mamie. C’est tellement d’amour, juste là-dedans. J’aimerais ça connaître ça, un jour, autant d’amour.
Fourmi se fait chauffer les pieds par les braises agonisantes, assise par terre, le dos contre le fauteuil. Elle relit mes mots, mes vrais, et n’en invente pas pour les cacher. Je lui raconte le départ de Suzor et elle regarde la porte, la fenêtre.
— Ça parle de la Russie dans votre texte. Vous êtes allée ?
— Oui. Il y a longtemps.
— Racontez-moi…
— Plus tard. Je te raconterai plus tard.
— Et quand il s’est poussé, vous êtes jamais partie à sa recherche ? Moi il me semble que j’aurais couru après…
— Je pouvais pas courir après. J’avais trop mal.
— Et ça a jamais arrêté ?
— De faire mal ? Non. Ça s’est atténué beaucoup. Et moins ça faisait mal, moins j’avais besoin de courir après. Sauf que là, j’ai plus le choix. Je suis rendue à le retrouver.
— Comment ça ?
— J’ai appris qu’il avait l’alzheimer.
— Quoi ? Mais il va tout oublier !
— Pas nécessairement.
— Ben là, Mamie. Il faut que vous le retrouviez…
— Tu m’énerves…
— Mais y faut…
— Je sais. Il est en Ontario.
Il y avait autrefois, entre cette enfant et moi, un lien que je m’explique mal, comme si nous suivions les marées ensemble à mille kilomètres de l’océan. Elle me racontait ce qu’elle voyait, sa planète à elle, et moi je priais pour qu’elle ne devienne pas ce que j’étais. Nous finissions souvent endormies, moi sur ma chaise, celle du salon, elle contre mon épaule, devant le feu. Elle était si vieille pour une toute jeune, j’avais de la difficulté à l’imaginer vieillir davantage. C’est ce qui m’avait le plus blessée quand elle avait cessé de me rendre visite : je ne la verrais pas grandir. Aujourd’hui elle a grandi, trop, croche, et je crains qu’elle ne soit plus la même, que l’enfance et la famille l’aient froissée en une petite boule de papier, tassée dans un coin, et qu’il n’y ait plus la moindre place pour les dessins qu’il y avait dans sa tête.
— Pourquoi vous êtes pas déjà en Ontario ? Vous avez peur ?
— Oui.
J’ai peur qu’il m’ait oubliée. Mais Fourmi me sourit, enthousiaste, et à ce moment je préfère croire qu’il se souviendra de tout, des montagnes de Russie, du trou dans le mur de la cuisine, des pique-niques au parc La Fontaine, de mes lèvres et de ma peau.
Nous ferons la paix et mourrons enlacés, il le faut, et sur notre pierre tombale nous ferons inscrire que nous étions pourtant immortels. Personne ne viendra déposer de fleurs, mais il y aura dans les lettres sculptées un peu de pollen porté par le vent et à nos pieds des feuilles de peuplier.
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