Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 11 sur 52

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Les écrivements

Là où les vieilles folles ne se rendent pas

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Onze

 

Je viens d’enfiler une robe de nuit tout ce qu’il y a de moins affriolant. Il y a des années que je n’ai plus la morale échancrée et je suis épuisée. La route. L’âge. Jean-Luc. Je cultive l’insomnie depuis longtemps, que j’arrose de la crainte constante de cauchemars de neige, mais j’avais bon espoir de m’endormir rapidement, après avoir laissé fondre sous ma langue une dizaine de comprimés de mélatonine, en rébellion contre mon pharmacien qui me l’a déconseillé.

C’était compter sans le talent de Bastien pour transformer alzheimer en Adamo. Moi qui m’étais entraînée à ne plus penser à lui au coucher, Suzor occupe ma soirée avec insistance. Je réfléchis à ce que je devrai lui dire, à ce que je devrai lui taire. J’abandonne l’idée de dormir et je me rends à la fenêtre pour attendre le lendemain. C’est un jeudi de poudrerie, ladies’ night toute la soirée, deux pour un sur les shooters de remords, le pichet de mauvais souvenirs à cinq dollars. Dans le rebord givré de la vitre je vois une ombre. Pendant une seconde j’ai cru que c’était lui, le temps d’un infarctus imaginaire. Puis je la vois, elle, toute mince, trop grande. Elle est assise sur la petite marche devant la porte d’entrée, celle où nous nous écroulions à la fin de nos promenades quand il était trop tôt pour rentrer. Une adolescente emmitouflée dans un manteau trop ample pour elle, tremblante de froid, sans tuque ni mitaines. Je me précipite à la porte. Dès qu’elle entend la poignée vibrer, elle se lève pour me faire face. Je la reconnais tout de suite. Elle s’appelle Fourmi et je ne l’ai pas vue depuis sept ans.

 

Elle n’ose pas me regarder, la honte ou la gêne. Depuis dix minutes, je juxtapose le visage d’enfant que j’ai connu sur celui de cette adolescente et je n’arrive pas à parler. Elle se racle la gorge. Enfin.

— Allô Mamie.

Sa voix n’a pas changé, fébrile et essoufflée.

— Viens t’asseoir, je vais faire un feu.

Elle ne bouge pas. Je me rends jusqu’au foyer, hésitante, en lui faisant signe de me suivre. Je ne pensais pas la revoir un jour et la surprise ou la joie m’enlève le sang des jambes. Je dois m’agripper au divan pour ne pas chuter. Je l’entends pouffer de rire. Je me retourne, elle réprime un sourire, je n’ai jamais autant aimé qu’on se moque de moi.

— Ça vous prendrait une marchette, Mamie…

— Heille, jeune fille… Tu sauras que j’ai fait quatre-vingt-une fois le tour du Soleil, moi. Me semble que j’ai le droit d’être un peu étourdie.

 

Je ne suis pas plus la grand-mère de Fourmi que je suis la tante de Skip. Ses parents ont acheté la maison d’à côté quand elle venait de naître. C’étaient des gens insignifiants que je n’ai jamais supportés, du genre à sortir les déchets seulement au moment où c’est permis, à donner un pourboire au facteur et à sacrifier des chèvres dans leur sous-sol. Leur fille, par contre, m’est tombée dans l’œil dès qu’elle a su marcher et qu’elle s’est aventurée dans ma cour arrière pendant que sa mère préparait du kombucha en cachette avant que ce soit la mode.

Elle n’avait pas eu peur de moi, je n’avais pas eu peur d’elle. Nous étions faites l’une pour l’autre.

 

Fourmi baisse la tête en continuant à sourire.

— Moi aussi j’ai les jambes molles, Mamie.

— Viens t’asseoir, insolente. Je dois bien avoir une boîte à boire dans le frigo.

— Je suis plus une enfant, Mamie.

— Moi non plus, mais ça m’empêche pas de boire du jus avec une petite paille dans une boîte de carton de temps en temps.

— Je…

— Si t’es venue ici pour être une adulte, t’es aussi bien de t’en aller…

— Ben non… Je peux être ce que vous voulez.

Je vais lui chercher son jus dans la cuisine, un mélange de sucre et de saveurs de fruits en plastique. Je me prends une boîte aussi, je ne suis pas à une cochonnerie près et, quand je mets le pied dans le salon, c’est pour découvrir que l’adolescente apparue sur la marche devant la porte d’entrée en ce soir glacial a les deux mains bien enfoncées dans ma sacoche.

— Fouille pas là-dedans.

Elle sursaute.

— Non, c’est juste que…

— Je sais ce que tu cherches, Fourmi.

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