Les écrivements
Trente-neuf
Le 2 février comme l’automne, pluvieux et long. Cet après-midi j’irai chez Skip voir si j’y suis, mais j’en doute.
Il est 4 h du matin, l’heure parfaite pour enterrer des cadavres dans le potager. Tout le monde dort, sauf moi. Je me couche tard et je me lève tôt, c’est le lot des vieux, il y a toujours une douleur pour nous empêcher de rêver ou un cauchemar enneigé pour nous achever. Aujourd’hui je n’ai pas de cadavre à enterrer, ou si peu. Il y a bien le trou dans le mur, mais ce souvenir, je veux le garder intact. Quand j’ai fait rénover la cuisine il y a huit ans, je leur ai demandé de laisser le trou tel quel.
— Vous êtes sûre, madame ? C’est pas ben beau…
— Oui, je suis sûre. C’est important pour moi.
— Oui mais c’est pas ben beau.
— Faites juste le laisser là. Faites ce que vous avez à faire autour.
— Pas de trouble, madame. Je faisais juste dire que ça serait pas ben beau.
— Je trouve pas ça laid, moi.
Il avait grimacé, j’avais fini par lui donner deux cents dollars de plus pour m’assurer qu’il ne transformerait pas son pas-ben-beau en ben-que-trop-lisse.
J’ai gardé le trou dans la cuisine comme dernier recours. Quand j’écrivais un souvenir dans le carnet et qu’il ne disparaissait pas parce qu’il était trop beau, je regardais le trou pour me rappeler que tout n’était pas toujours parfait entre nous deux, même dans notre maison où tout était parfait. Avec le temps on a tendance à ne retenir que les bons moments, je voulais pouvoir me rappeler ce mauvais moment chaque fois que j’ouvrais le réfrigérateur pour vérifier qu’il y avait du jambon.
Le soleil s’est levé, j’ai éteint les lumières. J’irai voir Skip plus tard, avant j’ai une course à faire. Je sors de chez moi, les voisins ont mis aux poubelles les morceaux décloués d’une cabane d’oiseaux. La pluie sur les bancs de neige éclabousse ma bonne humeur. Il faudra que cette journée soit belle pour que je me rende au bout sans me lancer moi-même dans un fossé en Ontario.
Je sonne chez Ousmane, qui m’ouvre en arborant son éternel sourire, et je cherche pendant un moment les broches qui le tiennent en place. Personne ne sourit aussi souvent, aussi longtemps sans que la médecine y soit pour quelque chose.
— Madame Jeanne ! Bon matin ! Votre voiture est enneigée ?
— Non, non. J’ai un service à te demander.
— Oui, bien sûr ! Ce que vous voulez.
Ousmane monte avec moi et nous roulons jusqu’à l’école de Fourmi. Je me stationne près de l’entrée et j’éteins le moteur mais je ne sors pas de la voiture.
— Qu’est-ce que nous attendons ? demande mon partenaire de crime.
— Un enfant.
— Qui ?
— Un garçon que je veux voir depuis un petit bout de temps.
— Vous avez perdu un enfant ?
— Il s’est perdu lui-même, je dirais.
Au loin je le vois marcher vers nous. Les cheveux blanchis, le manteau rouge, haut comme trois pommes pourries. J’ouvre ma portière et je sors. Ousmane me suit. Nous rejoignons le garçon avant qu’il arrive à l’entrée et je lui bloque le chemin. Ousmane se place derrière moi, curieux de savoir ce que je manigance. Le garçon essaie de me contourner mais j’empoigne son bras et je le traîne sur la neige molle du terrain gazonné.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Écoute-moi bien, petit. J’ai vu pas mal de cadavres dans ma vie. J’ai déjà vu une fille morte de froid, toute nue. Elle était bleue. Sa langue avait été arrachée. Ses yeux étaient ouverts et on voyait qu’elle avait souffert. Et j’en ai vu d’autres, comme ça.
Le garçon commence à trembler. Il essaie de partir mais je l’en empêche.
— Pourquoi vous me dites ça ?
— J’ai peur de rien, moi. Rien. Un cadavre de plus ou de moins, ça changerait pas grand-chose à ma vie. Veux-tu devenir un cadavre, toi ?
— Euh… Non…
Son visage est blême, la peur monte jusqu’à ses yeux en gouttelettes salées.
— Ou peut-être juste te faire arracher la langue ?
— Non…
— Alors tu laisses ma petite-fille tranquille, c’est compris ? Si j’entends que tu l’as dérangée une seule autre fois… J’ai peur de rien, je te le répète.
Je tourne les talons, fière de moi, et je retourne vers la voiture. Ousmane, mal à l’aise, me suit à distance. Quand nous entrons dans l’auto, il me regarde, les yeux exorbités, la bouche entrouverte, l’air de se demander ce qui vient de se passer et le rôle qu’il a joué. Pour la première fois en dix ans il ne sourit pas.
— C’est plus intimidant à deux…
— Mais vous l’avez fait pleurer…
Il y a quand même un peu de honte qui se mêle à la fierté mais je n’ai qu’à me remémorer la façon dont le garçon avait tenu le menton de Fourmi avant qu’elle se sauve pour me rassurer. La journée a bien commencé, je suis désormais une vieille ninja qui met à profit ses cauchemars.
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