Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 5 sur 52

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Les écrivements

Cinq

 

La lumière timide des jours de janvier s’estompe dans le salon à mesure que Skip et moi nous racontons l’absence de vie dans notre dernière année. Parfois, Robert vient me tapoter le dos, comme pour s’excuser d’avoir ri de moi plus tôt. Jean-Luc nous interrompt chaque fois qu’il se souvient d’une blague entendue dans son village et sa femme, troisième du nom, l’interrompt à son tour pour lui dire qu’il n’est pas drôle. Marie-Lièvre a endormi son bébé mais elle préfère le regarder dormir plutôt que de venir nous parler. Veloutée Véronique parle toute seule de son manteau de vison qui n’intéresse personne et Bastien, collé sur l’assiette de crudités, se remplit la bouche de petites carottes. Oui, il y a beaucoup d’amour ici, planant autour de nous, qui se mêle à la fumée des cigarettes que Skip achète chez Big Chiefs sur la 344 à Oka.

Je me lève et vacille mais tout ira bien. Je vais rejoindre Bastien près des légumes. La bouche pleine, il me regarde prendre un morceau de chou-fleur.

— Z’aime pas cha, moi, le sou-fleu.

— Moi non plus, mais t’as mangé toutes les carottes.

— Z’aime pas cha le sou-fleu.

— Y as-tu goûté ?

Il finit sa bouchée, choisit le plus gros fleuron de chou-fleur de l’assiette et le fourre dans sa bouche en grimaçant.

— Dis-moi donc, Bastien… Pourquoi tu disais « Adamo », tantôt, en parlant de Suzor ?

— Pas Adamo, dit-il en mâchant chaque lettre. Alzameuh.

— Alzheimer ?

— Oui !

Il crache sa bouchée dans sa paume, me la tend. Je la prends comme si j’étais sa mère, incapable de réagir. Du chou-fleur broyé suintant de salive dans la main, je me vois défaillir de l’extérieur, comme s’il n’y avait plus de place pour moi dans mon corps qui se remplit d’un coup de tous les souvenirs refoulés depuis quarante ans. C’est un volcan qui crache chaque minute que j’ai passée avec Suzor. C’est trop. Je perds connaissance.

 

— Salsifri du Saint-Câlice, Matante !

Jean-Luc a eu trois enfants avec sa première femme et, parce qu’il avait un jour entendu à la télévision que « sacrer devant ses enfants, ça ne se fait pas », il a passé des années à modifier ses sacres et à utiliser des patois diète. Un coup de marteau sur son pouce provoquait un élégant « ostourni » et une défaite crève-cœur du Canadien générait de puissants « côlibri » et « tabiscotte ». Au fil du temps et des divorces, Jean-Luc a récupéré ses sacres d’antan, qu’il incorpore aux miettes de bon père de famille dont il est incapable de se départir.

— Ah ben carotte de crisse, elle est pas morte ! Vous nous avez fait peur, vous là…

Je suis couchée sur le lit de Skip, là où jadis les manteaux s’empilaient en Appalaches humides, une débarbouillette froide sur le front. J’aurais aimé rester droite, encaisser la nouvelle de la maladie de Suzor comme une statue, être la debout que Skip apprécie tant. Mais les paroles de Bastien m’ont assommée et elles résonnent encore trop en moi pour que je m’invente une contenance. Alzheimer, mon Suzor, et peut-être déjà des trous dans ce qu’il sait de notre vie d’avant. J’ai la nausée.

— Vous êtes blême, Matante.

— J’imagine, oui.

— Voulez-vous un verre d’eau ?

— Avez-vous fini de me vouvoyer ? Rendu à nos âges, on est tous vieux pareil…

Je ne sais pas me battre mais je ne supporte pas d’être prise en pitié. Même si ma tête vient d’être broyée par un enfant de quatre ans, je dois frapper, dans le vide s’il le faut, pour ne pas tomber de nouveau.

— On a eu peur pour vous, un moment, là. On arrivait pas à vous réveiller.

— Si c’est pour me retrouver devant du monde qui me disent pas quand Suzor est malade, j’aurais peut-être été mieux de rester morte.

— On pouvait pas vous le dire. Vous nous auriez peut-être tués.

— Franchement…

— Chaque année, vous nous menacez.

— Vous le savez que c’est des farces…

— Matante… Chaque année vous insistez pour qu’on vous parle pas de lui. Même quand il est pas question de lui du tout, vous nous rappelez de rien dire. Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ?

— Que vous me le disiez quand même.

— Matante…

— J’en reviens pas, de vous autres. Et ça se dit de la famille…

Je feins la colère pour ne pas montrer ma peur. Je sais que Jean-Luc a raison, mais si je ne les engueule pas, je devrai penser à ce que je viens d’apprendre et je ne peux plus, pas tout de suite.

Je dois m’enfuir. Fourrer mes souliers dans mon sac de plastique. Enfiler mes bottes. Sentir le froid sur le pas de la porte.

— Partez pas de même, Matante…

M’enfuir.

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