Les écrivements
Vingt-quatre
La route près de Melancthon ressemble à Suzor, mince et belle, lumineuse et isolée, je ne suis pas surprise qu’il soit venu se réfugier ici. Après quelques virages négociés le volant tremblant, nous arrivons à l’adresse que j’ai trouvée dans les documents sur la table de la cuisine de Jean-Luc. Une barrière métallique couverte de rouille et de lierre nous bloque le passage. Je prends une grande respiration pour me calmer et je stationne la voiture. Nous marcherons.
D’ici nous ne voyons rien, un mur de bouleaux et d’épinettes nous cache la vue sur la vallée en bas de la côte. La nature est ébouriffée dans ce coin de pays que je ne connais pas. Des feuilles de l’automne traînent encore au bout des branches et les conifères s’enlacent de si près qu’ils étouffent. Nous enjambons la barrière et je perds l’équilibre mais un tronc retient ma chute. Fourmi pouffe de rire.
— Non, petite, j’achèterai pas une marchette…
— J’ai rien dit.
Le chemin de terre qui traverse le boisé est étroit et boueux. Sur la neige des aiguilles de pin. Le soleil est déjà bas. Nous approchons des derniers arbres.
À l’orée du bois, c’est comme si nous étions au sommet d’une montagne, la vallée en dessous, sans végétation, nous semble extraterrestre. Au fond, dans le vide de la plaine, quarante-deux autobus scolaires à la peinture jaune blanchie par le temps, déposés creux dans la terre, collés les uns sur les autres, emboîtés en un casse-tête géant. Les plans disaient que Suzor devait couler du béton par-dessus, et recouvrir le tout de terre, mais ce n’est pas le cas.
Nous descendons, les pieds dans la neige mouillée, en espérant ne pas buter sur une roche ou une racine. Aucune marchette ne m’aiderait ici mais je sens ma hanche grincer à chaque pas. J’ai mal. S’il est en bas, je ne le lui avouerai pas.
Il a baptisé son installation Soleil II, selon le panneau sculpté dans le bois verdi, pourri, et même dans le bois je reconnais sa calligraphie. Sous l’écriteau une trappe métallique mène aux autobus. Je cogne.
— Ben là, Mamie… Franchement…
— Quoi ?
— Je pense qu’on peut entrer.
— Mais s’il est là ? Si on le dérange ?
— On le dérangera pas. Qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ici à part attendre que quelqu’un arrive ?
— Oui, peut-être.
— À part attendre que vous, vous arriviez…
Je cogne une autre fois, par politesse, mais nous n’attendons pas pour ouvrir la trappe, qui est moins lourde qu’elle en a l’air. Nous descendons l’escalier et entrons dans le premier autobus. Les murs sont couverts de graffitis et déjà je sens que ce n’est pas ici que je trouverai Suzor. Il n’aurait jamais laissé d’autres gens décorer son abri.
L’installation m’impressionne, comme un calque parfait des plans sur la table de Jean-Luc. La chaise de dentiste, les réserves de papier hygiénique dont il ne reste que les cartons, les écrans. Même une garderie pour enfants. Il s’est préparé pour la fin du monde.
Fourmi et moi explorons chacune des quarante-deux pièces de son domaine, et chaque nouvel autobus me confirme que personne d’autre que les jeunes délinquants du coin n’est venu ici depuis longtemps. Les vitres, les moniteurs, le mobilier, tout est cassé, piétiné, renversé.
Je m’assois par terre dans ce qui semble être le bureau de Suzor, parmi les bouteilles vides, les miettes de peinture écaillée et les morceaux de bois des chaises vermoulues. Cette fois-ci j’y croyais, je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu croire qu’il s’était terré ici pendant quarante ans, que je lui ferais face et que je pourrais toucher sa peau de nouveau. J’ai affronté ma peur, j’ai foncé, même pas de petit tremblement de ma terre à l’idée qu’il me voie. Il fallait que ce soit ici, aujourd’hui. Ce ne l’est pas.
Je colle mes genoux sur ma poitrine, je les enlace, je cache ma tête du mieux que je peux. J’ai six ans et j’aimerais que mon père vienne me voir mais il reste dans la cour arrière, il fume une cigarette.
Je ne peux pas passer le peu de jours qu’il me reste à chercher Suzor. Il m’a volé ma jeunesse, il ne me volera pas ma vieillesse aussi. J’ai envie de lui chuchoter « adieu ».
Je pleure sans larmes, j’ai laissé toute l’eau de mon corps dans le passé. Des sanglots secs. Je dois me cacher. J’enfonce ma tête encore plus creux dans mes cuisses en espérant la faire disparaître. Fourmi, mal à l’aise devant ma peine, touche à tout, piétine sur place.
— Qu’est-ce que je suis venue faire ici, moi ? Je veux plus être là. Je veux rentrer chez moi.
— D’accord, petite. On va rentrer. C’était une erreur.
Elle se redresse, l’air fâché. Elle frappe du poing ce qu’il reste du bureau de Suzor.
— Vous me faites chier, Mamie !
— Pardon ?
— Vous me faites chier. À quoi ça sert, tout ça, si c’est ça le bout ? À quoi ça a servi de faire toute cette route-là ?
— Fourmi…
— À quoi ça sert de tomber en amour si c’est pour finir assise dans l’eau dans un vieil autobus ?
Je ne sais pas si je pourrai apaiser sa colère, j’ai la même. Elle pleure.
— C’est pas juste.
À chaque phrase elle rajeunit de deux ans. Bientôt elle régurgitera sa peine sur mon épaule mais je ne pourrai pas la consoler. Je ne sais pas plus qu’elle à quoi ça sert, tomber en amour, si ce n’est pour doubler la peine à l’arrivée.
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