Les écrivements
Quarante
Les éboueurs n’ont pas ramassé les vestiges de la cabane d’oiseaux des voisins. J’aime croire qu’ils n’ont pas voulu emporter les souvenirs d’une famille de volatiles. Je m’arrête pour observer la beauté des fines plaques de peinture bleue qui se décollent du bois. Je me demande si les oiseaux qui y ont vécu voudraient y retourner. Parfois de vieux murs nous enveloppent mieux que le vent du large. Ce matin j’ai laissé des miettes de pain dans les ruines de la cabane d’oiseaux et ce midi les miettes n’y sont plus. Un écureuil, sans doute, mais je préfère m’imaginer que ce sont de vieux oiseaux nostalgiques qui ont passé une petite matinée là-dedans, pour la mémoire, qui y ont ressassé les souvenirs de leur jeunesse, qui sont repartis rassasiés, qui ont bercé le passé juste assez longtemps pour comprendre que ce qu’ils ont vécu dans cette cabane mérite de ne pas être oublié. Mardi prochain, quand les éboueurs passeront de nouveau, je leur dirai de la prendre, que tout va bien, que les oiseaux sont revenus faire la paix avec leurs anciens moments et qu’ils n’abandonnent que les lieux, pas les histoires, que les murs, pas les souvenirs.
Ils me regarderont comme si j’étais folle, je sourirai comme une folle, ils me salueront en riant dans leur barbe et je me dirai en silence qu’ils seront vieux eux aussi, un jour.
S’il n’avait pas changé de vêtements, je dirais que Skip n’a pas bougé depuis un mois. Écrasé sur son sofa, il cherche la télécommande de la télévision, dont le volume est beaucoup trop élevé pour que nous puissions nous entendre. Wheel of Fortune à s’en casser le marteau, l’enclume et l’étrier. Il la trouve enfin et éteint le téléviseur, puis soupire de soulagement. Je lui souris.
— Flamenco dance lessons.
— Pardon ?
— C’est la réponse du puzzle.
— Euh… Je vous crois. Vous êtes meilleure que moi à ça, Matante.
Je suis ici par curiosité mais j’ai peu d’espoir d’obtenir de vraies réponses. Louise ne m’a pas semblé très stable et sans doute m’a-t-elle envoyée ici pour m’éloigner de chez elle, ce qui ne me dérange pas. J’aime Skip et, au point où j’en suis, le moindre indice pour retrouver Suzor ne serait pas de refus.
— Je suis content de vous voir… Qu’est-ce qui vous amène ?
— Une femme en Ontario.
Son visage se renfrogne aussi vite que mon inquiétude monte.
— Louise ? Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
— Je me souviens plus de ses mots exacts, mais ça sonnait comme « allez voir Skip, il détient toute la vérité sur toutes les choses de l’univers ». Ou quelque chose comme ça.
Il force un sourire. D’ordinaire il aurait éclaté de rire pour me flatter l’ego, miroir, miroir, qui est la plus drôle de toutes. Louise n’avait donc pas tort.
— Parle-moi, Skip. On se connaît depuis toujours. Je suis pas ici pour me fâcher, j’ai déjà fait ça ce matin.
— Matante…
— Je suis tellement fatiguée. Je sais que je vous ai dit de jamais me parler de Suzor. Vous me l’avez tous remis sur le nez. Mais là, c’est fini, là, je veux savoir. Je suis allée à Saint-Lambert, à Saint-Hugues, à Melancthon, à Grand Valley… J’ai doublé le kilométrage de mon auto… Je suis tannée, là. Parle-moi.
— Promettez-moi que vous allez pas m’haïr.
— Je vais jamais t’haïr.
Skip se redresse du mieux qu’il peut. Il regarde partout autour comme s’il cherchait une sortie de secours, se racle la gorge.
— OK. Je vous avertis, c’est bizarre.
— Je t’écoute.
— Suzor… Suzor, c’est mon frère. Il avait douze ans quand je suis né. On a jamais été proches parce qu’il m’a détesté dès le début. Nos parents… C’étaient pas des bons parents. Quand je suis né, ils l’ont laissé tomber. Ils s’occupaient juste de moi. Pour lui c’était de ma faute, évidemment. Dès qu’il a pu, il est parti en appartement. C’était un peu avant de vous rencontrer, ça. Il s’est sauvé une nuit, il est jamais revenu à la maison. Il avait laissé une lettre disant qu’il avait plus de parents. Mais moi j’étais plus jeune que lui, et moi je l’aimais, mon frère. Je m’ennuyais de lui. Quand j’avais treize, quatorze ans, je l’ai retrouvé, il me détestait moins, mais je pense qu’il avait honte que je sois son frère. Il était bizarre, quand même, vous le savez. Il a accepté qu’on se voie de temps en temps, mais seulement si on disait jamais qu’on était des frères. Moi, ça faisait mon affaire parce que je pouvais le voir. Puis ses amis sont devenus mes amis aussi, c’était parfait pour tout le monde. Sauf que quand j’ai appris, pour son alzheimer, ça m’a fait mal. Vous rendez-vous compte, c’est à Robert qu’il a écrit qu’il était malade. Même pas à moi. Mais c’est comme si dans ma tête j’étais redevenu son frère. Il fallait que je le surveille, même si c’était de loin. Je l’ai retrouvé. Il habite aux Îles-de-la-Madeleine. Je lui ai parlé au téléphone une fois ou deux. Il veut pas que je prenne de ses nouvelles, mais je me suis entendu avec son voisin pour qu’il garde un œil dessus. Quand ça ira plus, je m’arrangerai pour le ramener ici. Ou j’irai le rejoindre, moi. Je sais pas s’ils font des avions assez gros… Peut-être que vous, vous pourriez y aller ?
— Il a un frère…
— Oui. Vous m’haïssez, hein ?
— Il a un frère.
Je prends la main de Skip. Je suis étourdie.
— Je vais jamais t’haïr, Skip. C’est lui que j’haïs.
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