Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 15 sur 52

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Les écrivements

Quinze

 

Je n’avais jamais eu l’intention de dire la vérité à Fourmi. Quand elle a su lire, j’ai caché le carnet. Elle a boudé un peu, pas longtemps parce qu’elle a cessé de venir me voir en 2009, quand elle avait sept ans et que j’en avais soixante-treize. Cette année-là tombait un mardi.

Je me souviens du bruit des miettes de feuilles écrasées par les roues d’un fauteuil roulant sur une rampe menant à un hôpital sur Gouin, un mardi d’automne, le seul jour qui me reste de 2009. J’avais appelé moi-même l’ambulance, c’était peut-être mes jambes qui avaient lâché, sans doute davantage ma tête. Dans le fauteuil roulant j’ai fermé les yeux. Je les ai rouverts des jours plus tard, une prescription dans les mains.

Ce jour-là Fourmi a cessé d’avoir le droit de me voir, parce qu’on m’avait prescrit des médicaments aux noms qui font peur et qu’une dame âgée qui prend des pilules pour sa tête, c’est dangereux, ont-ils dit. On ne peut pas confier notre petite fille à ça. Ça.

Quelques mois plus tard ils avaient déménagé à l’autre bout de la ville, là où les vieilles folles ne se rendent pas.

Fourmi explore la maison en posant chaque pied sans faire le moindre bruit, comme si elle avait peur de réveiller les monstres sous mon matelas. Ma chambre. La chambre d’amis. L’escalier. La salle à manger. Rien n’a changé depuis sa dernière visite, sauf la cuisine. Elle touche aux murs, aux cadres de portes. Au buffet sur lequel je déposais le carnet. De temps en temps elle me regarde pour juger la distance qui nous sépare, farouche comme un coyote effrayé, trop curieuse pour s’enfuir.

— Ça avait l’air plus grand quand j’étais petite.

Ses oreilles blanchies par le froid dépassent de ses longs cheveux noirs. Elle s’assoit sur le comptoir de la cuisine. Le dos rond, les crocs rangés, les pattes repliées sur elles-mêmes.

— C’est bizarre, la cuisine.

— C’est une Akurum Abstrakt. Avec des poignées Strecket.

— C’est quoi ça ?

— Des modèles IKEA.

— Ben en tout cas, ça fitte pas avec le reste de la maison.

— Je sais, mais c’est Robert qui m’a dit de faire ça. Il paraît que ça donne de la valeur à la maison. Ça fait plus « clé en main ».

— C’est qui, Robert ?

Fourmi et moi avons passé des dizaines d’heures collées l’une sur l’autre mais elle ne connaît rien de moi. À quatre, cinq ans, dans le microclimat toujours ensoleillé de mon salon, elle n’avait que faire des amitiés de sa fausse grand-mère. Nous n’avons été rien d’autre que ces moments chez moi, sans extérieur, et peut-être a-t-elle cru que j’étais immobile pour toujours, que je n’existais que pour elle. C’était un peu vrai, pendant ces quelques années. Quand elle descendait de mes genoux pour rentrer chez elle parce qu’au loin nous avions entendu sa mère crier que le souper était prêt, et que nous avions passé deux minutes à essayer de deviner ce qu’il y aurait dans son assiette, du Kraft Dinner ou des boulettes dans une sauce brune avec des petits pois, je la regardais sautiller vers la porte arrière et je savais que je passerais les prochaines heures, les prochains jours à attendre qu’elle revienne. Avec elle mon carnet ne représentait plus Suzor et à travers ses cris de petite espiègle il n’y avait plus de place pour mon passé.

— Des fois, tu t’endormais sur mon épaule.

— Je m’en souviens pas.

Elle pointe le trou dans le mur.

— Ils ont pas bien fait leur job, en tout cas. Il reste un trou ici.

— C’est arrivé après, ça.

— Ça a l’air d’être un vieux trou.

— Vieux trou toi-même. C’est pour parler de design intérieur que t’es venue me voir ?

— Heille… C’est vous qui me posez pas de questions. Me semble que n’importe qui de normal, ce qu’il aurait demandé en premier, avant même que je rentre, c’est « qu’est-ce que tu fais là ? ».

— N’importe qui de normal…

— Je sais ben… Mais pourquoi vous me le demandez pas, là ?

— Parce que si je te le demande, tu vas me répondre. Et si tu me réponds, j’ai l’impression que je vais être obligée d’appeler tes parents et de te retourner chez toi.

— Ils savent que je suis ici.

— Non, ils le savent pas.

— Non. Mais ils savent que je rentre pas ce soir.

— Tu dors où, ce soir ?

— Ici.

Fourmi a l’adolescence cliché. Quinze ans, grande petite, forte faible. Elle sait tout mais ne sait pas quoi faire avec tout ça.

— Comment tu m’as retrouvée ?

— Vous avez pas bougé.

— Oui, mais t’avais juste sept ans quand vous avez déménagé…

— Dans la paperasse de mes parents, il y a les papiers de l’ancienne maison.

— Et pourquoi t’es venue me voir ?

Elle lève la tête, me fixe dans les yeux pour la première fois. Bleus. La peau blanche. Les fossettes. Le regard ruminant en tons de gris des choses de son âge, des drames plus grands aussi.

— J’ai perdu mon frère.

— Charlot ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Il est pas mort, toujours ?

— Pas encore…

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Il est parti pour la guerre. La semaine passée.

— La guerre ? Quelle guerre ?

— Celle qui fait des morts…

Je m’approche d’elle, elle me laisse faire. Peut-être une larme, un reflet du moins. Le Charlot de Fourmi, de quatre ans son aîné, était tous les dieux réunis dans le regard de la fragile fillette de l’époque. Il était la vérité. Un pays. Un jour elle m’avait dit entre deux histoires de licornes qu’elle n’aurait jamais d’amoureux parce que personne ne pourrait être aussi lumineux que Charlot.

— Je suis désolée, Fourmi.

— Je savais pas où aller… Y a pas… Y a pas grand-monde qui m’aime, dans la vie. Je me suis souvenue d’ici. De vous.

Moi qui n’avais pas tant besoin d’elle, pas en ce moment, je la couverai quand même comme si elle était ma petite-fille. Et puis j’ai déjà perdu un frère, moi aussi.

— Veux-tu lire mon carnet ?

— Pour vrai ?

— Oui. Mais je t’avertis, Super-Parapluie, c’était pas mal plus drôle que ce qui est vraiment écrit.

— C’est pas grave…

— Tu veux le lire ?

— Je sais pas. Oui. Peut-être juste une page.

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