Les écrivements
Dix-neuf
Fourmi a ronflé toute la nuit dans la chambre d’amis pendant que dans mon lit j’essayais de trouver la chanson dont le rythme correspondait le mieux à ses grognements. I Fall to Pieces, de Patsy Cline. Voilà, de Françoise Hardy. Nuthin’ but a G Thang, de Dr. Dre. Au Hush Little Baby de Peter, Paul and Mary, je me suis endormie à mon tour.
— Tu ronflais, Mamie, me crie Fourmi depuis la cuisine.
— Insolente !
— Ben quoi ? C’est vrai.
Sur la table basse du salon, j’ai déplié une carte routière qui a provoqué l’hilarité de Fourmi. Je sais bien que la technologie me mènerait en Ontario plus facilement, mais j’ai envie de prendre mon temps et de planifier à ma façon. A priori, Melancthon n’est qu’à quelques centimètres de Montréal. J’irai la semaine prochaine, quand j’aurai réussi à me débarrasser de Fourmi.
Je me lève contre le gré de mes genoux et vais la rejoindre dans la cuisine. Elle a les yeux rivés sur mon carnet.
— C’est moi qui décide quand tu lis ça !
— Je sais, j’aurais pas dû. C’est un peu malaisant, quand même.
— Quoi ça ?
— Ben… Vous racontez quand vous faisiez l’amour.
— Je te l’avais dit que c’étaient des choses d’adultes.
— C’est pas que c’est des choses d’adultes, c’est juste que… euh… Vous êtes vieille, quand même.
— Les vieux aussi font l’amour, tu sauras. En plus, j’étais jeune dans ce temps-là.
— Oui, mais moi je vous ai juste connue vieille.
— Tu vois, c’est pour ça que je veux pas que tu viennes avec moi en Ontario. On est trop loin l’une de l’autre.
Ce n’est pas pour ça, bien sûr. Le chemin vers Suzor, il m’appartient. J’y ai posé les pieds seule, m’y suis aventurée sans l’aide de qui que ce soit. Je n’ai pas envie de m’encombrer d’un mal-être adolescent, si attachant soit-il. Fourmi feint de ne pas m’avoir entendue. Elle cherche quelque chose sur le réfrigérateur, dans les tiroirs.
— Vous avez pas de photo de lui ?
— Suzor ? Non, je les ai brûlées quand il est parti.
— Vous êtes intense, Mamie…
— J’ai voulu le tuer, tu sais. S’il était revenu, je l’aurais tué.
— Ben non.
— Non, je sais. Mais j’aime penser que je l’aurais fait.
Quand je retrouverai Suzor, j’aurai la chance de faire ce que je veux. Le tuer, peut-être, sans doute pas. Lui parler. L’écouter. Clouer ses pieds au sol pour qu’il ne détale plus jamais. Je ne lui arracherai pas les yeux, je crois, je ne suis plus cette sorcière-là. Je ne l’embrasserai pas non plus, de peur qu’il ne me reconnaisse pas. Je lui épargnerai la terreur d’être embrassé par une vieille inconnue.
— On part quand ?
— Tu viens pas avec moi.
— Vendredi prochain j’ai pas d’école.
Fourmi s’est assise par terre, comme pour m’empêcher de la mettre dehors, et elle me parle de son Charlot, disparu depuis une semaine sans lui laisser autre chose qu’un baiser déposé sur son front au milieu de la nuit alors qu’elle s’inventait des histoires pour combattre l’insomnie. Il y a une tristesse comme un lac au fond de ses yeux. De la fatigue, un affaissement qui va au-delà de la mollesse de son âge.
— Est-ce que ça vous fait ça, vous, la nuit ? Vous essayez de dormir et vous y arrivez pas parce que votre cerveau va trop vite, et là vous pensez à votre cerveau qui va trop vite et c’est encore pire. Moi, pour le ralentir, je m’imagine que je suis pilote d’avion et que tous les moteurs arrêtent dans les airs.
— Ça t’endort, ça ?
— Non, mais ensuite je réussis à atterrir, et quand je sors du cockpit tous les passagers m’applaudissent. Ils m’aiment. Et là je peux choisir qui je veux parmi eux pour tomber en amour. Faites-vous ça pour vous endormir, vous, tomber en amour ?
— Tout le temps. Mais là… Tu dormais pas quand Charlot est parti ?
— J’étais sur le bord. L’avion venait de s’arrêter en catastrophe, et y avait plein de passagers qui voulaient m’embrasser. Charlot est entré en essayant de pas faire de bruit, mais il est pas bon là-dedans, il s’est cogné sur la commode. J’ai fait semblant de dormir quand même. Je sais pas pourquoi, je pense que j’ai comme eu peur qu’il devine que quelqu’un allait m’embrasser et j’aurais eu trop honte. Il m’a donné un bec sur le front, puis il est sorti. J’ai fini par m’endormir sans m’en rendre compte. Quand je me suis réveillée Charlot était parti, et mes parents m’ont dit qu’il était allé à la guerre.
— Tu les crois ?
— La guerre ou une piquerie, qu’est-ce que ça change ? Il est parti… J’aurais dû le retenir.
Ce soir-là Fourmi a remis sa démission à titre de pilote de ligne. Elle aurait préféré qu’on lui pèle la peau que de se voir arracher son frère comme ça.
— Mamie ? Est-ce que ça arrête de faire mal, un jour ?
— Quoi ?
— La vie.
— Non. Ça arrête jamais. Mais un jour tu vas trouver quelqu’un avec qui avoir mal, et tu vas comprendre que ça vaut la peine.
Pendant que Fourmi enfilait son manteau pour rentrer chez elle, j’ai regardé tomber par la fenêtre d’énormes morceaux de neige, comme un casse-tête qui se dépose sur le sol, en me demandant la main tremblante si tout ça en valait la peine. Puis j’ai pensé à elle qui vient de perdre son frère, son phare, qui semble n’avoir que moi pour l’instant et une vie d’amours douloureuses devant elle. Je ne peux pas lui montrer qu’une fois rendu à la fin on regarde en arrière et on choisit de tout oublier.
— Vendredi prochain, alors. On part à 9 h.
Elle m’avait rejointe dans la cour arrière un soir d’automne. Je ne savais même pas qu’elle devait me rendre visite et elle est apparue comme un feu d’artifice, en criant boum et en m’éblouissant de sa robe jaune moutarde et de son sourire d’un kilomètre. Elle avait pris soin de ramasser mon carnet à l’intérieur et, se fondant à moi sur ma chaise longue, elle n’avait pas attendu avant de me demander de lui en lire une page.
— Il commence à faire noir. Tu veux lire à ma place ?
— OK ! Mais tu sais, Mamie, je sais pas lire encore. Je connais juste trois lettres.
— C’est parfait comme ça.
— Et puis, Mamie, il faut que je t’avoue quelque chose… Quand je lis tes écrivements, je les invente un peu…
— Je sais, ma douce. Je sais.
— Nous on est allés au Planétarium avec maman !
— T’as aimé ça ?
— J’aimerais ça, toucher aux étoiles, un jour.
— Tu te brûlerais…
— Pas grave.
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