Les écrivements

Matthieu Simard · Chapitre 36 sur 52

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Les écrivements

Un coffre au fond du vide sanitaire

 

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Trente-six

 

Il y avait vingt ans que je n’avais pas raconté la Russie. La dernière fois, c’était Skip qui avait voulu savoir. Je m’étais enfouie dans les détails autant qu’aujourd’hui et j’avais ressenti la même vague de bile monter le long de mon œsophage, ravalée juste à temps. Je revis ces semaines dans la montagne, ces mois loin de notre foyer, avec les frissons et le froid qui ressurgissent, les cauchemars qui prennent vie et s’animent devant moi. J’ai froid. Je suis trempée dans la carcasse d’un autobus scolaire à la recherche de réponses que je n’aurai jamais. Fourmi doit sentir que si je mourais maintenant, ça ne me dérangerait pas.

— Je sais où il est, dit-elle.

Je lève la tête, insultée.

— C’est pas le temps de faire des blagues.

— C’est vrai. Regardez !

Elle ouvre le tiroir, le deuxième, et me montre un paquet d’enveloppes attachées par un trombone. Elles sont toutes adressées à Suzor, toutes cernées aussi.

— Je sais pas exactement où il est, mais je suis sûre que là-dedans, c’est écrit.

— Tu sais que c’est là depuis tantôt et tu me l’as pas dit ?

— Je voulais entendre la suite de l’histoire…

Moi je ne voulais pas. Chaque fois que je l’ai racontée, c’est l’entendre de ma voix qui m’a transpercée le plus, mais je ne peux pas en vouloir à Fourmi et quelques minutes de retard dans ma recherche de notre épave ne changeront rien.

Je tourne et retourne les enveloppes décachetées en n’osant pas les ouvrir. Ce qu’elles contiennent ne m’est pas adressé et la calligraphie sur les enveloppes, toujours la même, n’est pas celle d’une compagnie d’électricité.

— Ouvrez-les. Lisez-les.

— Oui. Je vais le faire.

— Aujourd’hui ?

Aujourd’hui, demain, dans cent ans. Ce n’est pas que je suis pétrie d’éthique, loin de là, mais j’ai longtemps cru que j’étais la seule à savoir parler à Suzor, et d’imaginer qu’une autre personne l’a fait dans autant de lettres, sur une telle épaisseur de papier, me terrorise.

— Vous êtes pas curieuse ?

— Très.

— C’est moi qui vous les lis, alors ?

— Oui.

Fourmi lit très mal pour son âge mais il y a plus important et je verrai à parfaire son éducation plus tard. J’écoute le contenu des lettres avec le plus grand malaise. J’ai à la fois honte et le cœur déchiré. C’est la vie d’après moi dont il question dans les mots de cette femme qui a écrit toutes ces lettres à Suzor. Je n’ai pas le droit de m’immiscer dans leur proximité mais pourtant il le faut. Elle l’a aimé. Louise. C’est un beau nom.

Toutes ces années que j’ai passées à survivre, à me battre contre le temps, tous ces moments avec des hommes, je n’ai toutefois jamais osé l’imaginer avec une autre. Je m’étais réservé l’exclusivité d’une vie charnelle subséquente. C’est ce qui me blesse, je crois, le sentiment de m’être trahie moi-même en me donnant le seul beau rôle.

 

Nous sommes assises dans la voiture, les pieds trempés, et le chauffage ne réussit pas plus à nous couver que je réussis à mettre le levier de vitesse sur D. Je ne sais pas où aller. Fourmi s’impatiente mais je commence à être habituée. C’était un choc aujourd’hui, la surprise d’entendre ces mots d’amour venant d’une autre femme, mais ça me réjouit. Je ne comprends pas pourquoi, je ne ressens aucune jalousie, que la paix de savoir que Suzor n’a pas été seul tout ce temps. J’espère qu’elle l’a rendu heureux.

— Allez lui demander, Mamie.

— Non…

— Allez lui demander, à Louise, si elle l’a rendu heureux. Elle habite pas loin.

— Je veux pas la déranger.

— On a roulé pendant sept heures et, si ça se trouve, il est encore avec elle. Au moins ça ferait ça de réglé, non ?

— Peut-être, oui.

Et peut-être que non. Mais elle a raison, je ne me suis pas rendue jusqu’ici pour rentrer chez moi la sacoche pleine de points d’interrogation. Je démarre. Fourmi pour une rare fois semble chérir le moment.

— Vous allez faire quoi quand vous allez vous retrouver en face de lui ?

— Oh mon Dieu… Tellement de choses que je sais pas si je vais avoir assez de temps avant de mourir.

— Comme quoi ?

— Bien… D’abord je vais le tuer.

— D’accord. Ensuite ?

— Je vais le tuer une dizaine de fois, je pense. Après ça je vais lui demander s’il me reconnaît. Puis après je vais lui demander s’il veut coucher avec moi, mais pas devant toi, t’es trop jeune pour entendre ça.

— Mamie…

— Quoi ?

— C’est de la nécrophilie, ça.

— Mais non. Il sera pas encore complètement mort. Juste un peu.

— Ah OK. Alors c’est correct. Quoi d’autre ?

— Je vais lui raconter notre vie. Pour être sûre qu’il se souvient de tout.

— Je suis sûre qu’il va s’en souvenir.

— Et je vais lui montrer ma boîte de boutons.

— Votre boîte de boutons ?

Pour ne pas pleurer, parce que les forts ne pleurent pas, je secoue la tête et pointe ma sacoche à Fourmi.

— Dans les dernières pages…

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