Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 1 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 1

 

J’y ai fait un saut, et il n’y avait personne. Silence alentour comme dans les maisons. Au loin on entendait aboyer un chien et dans le ciel croasser deux corbeaux. La neige était descendue assez bas, jusque sur le Moor. Il faisait froid, mais les cheminées ne fumaient pas. Les portes étaient toutes bien closes et les volets fermés.

Je me rappelais les gens qui habitaient ici, une porte après l’autre, car quand j’étais enfant je montais du village jouer avec mon copain d’école. Je me rappelais où étaient les vaches, où étaient les chevaux, et l’âne. Les potagers bien cultivés aussi, et la fontaine d’où jaillissait une eau très fraîche : d’abord blanche, puis limpide après que l’air qu’elle contenait s’était échappé à la surface du verre.

La porte de la maison la plus petite, la plus vieille aussi, était entrebâillée. Quelqu’un était peut-être entré pour la voir dans l’intention de l’acheter et de la restructurer afin d’en faire une maison de vacances, mais ayant appris ensuite le nombre des propriétaires disséminés en France, aux Amériques et en Australie, il avait renoncé. Ou bien des jeunes de passage, dont on ne sait d’où ils viennent ni où ils vont, avaient dû forcer la porte pour y passer la nuit, et ils étaient repartis le matin suivant.

La porte n’a pas de carreaux, on y a cloué des planches de sapin ; elle n’a ni serrure ni verrou mais une poignée que bloquent un bout de bois et du fil de fer accroché à un clou planté entre les pierres du mur. Je suis entré après avoir frappé par politesse. Le silence et la pénombre étaient remplis de souvenirs qui semblaient demander la parole.

La petite fenêtre tournée vers l’est ne laissait plus voir le paysage, car la bardane et les orties qui avaient poussé dehors bouchaient la vue. On n’apercevait qu’un morceau de ciel.

Dans l’âtre noirci il restait un peu de cendre compacte et dure, pareille à celle qui demeure au fond des sépultures. Le sol était jonché de magazines pleins de publicité et de femmes nues, mais, si on les déplaçait du pied, affleuraient des rameaux secs et quelques feuilles de hêtre. Il y avait encore l’évier en pierre, les crochets où pendre les seaux en cuivre pour l’eau, les étagères où on rangeait la vaisselle et les couverts. Manquaient le poêle de tranchée – il avait été récupéré dans un abri autrichien –, les quatre chaises, le banc et la table. L’emplacement de la table me rappelait que, dessous, on descendait par la trappe au cellier où étaient stockés les pommes de terre, les choux fermentés, le lard et autres charcuteries, après avoir été séchés. Vers le plafond de planches et de poutres, bas pour mieux conserver la chaleur et noirci par la fumée, s’élevait un escalier de bois conduisant aux pièces du haut. Elles étaient petites, sombres, leurs fenêtres minuscules regardaient à travers les murs épais vers l’est en direction du bois.

La Grande Guerre n’avait pas complètement détruit ce hameau, ne l’ayant pas rasé comme ceux d’à côté. Étrangement il était resté debout, bien que sous le tir de toutes les artilleries, encore qu’abandonné, repris et à nouveau abandonné par les Italiens et les Austro-Hongrois. Peut-être parce que ici se trouvaient de petits hôpitaux de campagne, comme le montraient les trois cimetières où quatre cents soldats italiens avaient été enterrés ? Ces vieilles maisons avaient seulement été mises à sac et incendiées : les murs étaient toujours les mêmes depuis des siècles, tout comme les grosses poutres de mélèze que le feu n’avait carbonisées qu’en surface.

Maintenant, c’est-à-dire depuis une trentaine d’années, les sept portes du hameau ne s’ouvrent que quand les gens de la ville montent de la plaine pour les vacances. Ils ne sont plus là, les descendants de ceux qui les avaient construites avec les pierres extraites des montagnes et les troncs choisis dans nos bois, qui les avaient réparées en 1920, qui avaient commencé ou achevé ici leur vie, ou qui étaient partis d’ici pour aller travailler au loin, ou faire la guerre. On n’allume pas le feu dans les cheminées mais on fait des grillades en plein air en brûlant des saucisses sur les barbecues le week-end. Les jardins sont devenus des parkings. Il n’y a même plus de fontaine car elle empêchait les voitures de manœuvrer. Tout a changé. Ce qui était vivant dans cette maison est très loin, elle est vidée de tout et remplie de silence. Ici était né et avait vécu jusqu’à vingt ans mon copain d’école.

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