Les saisons de Giacomo
Chapitre 16
Le samedi après-midi Giacomo revêtait son uniforme d’avant-gardiste et rejoignait ses amis sous le préau de l’école primaire où Valentino, l’instituteur, présidait à l’instruction fasciste et à la gymnastique. Ils étaient nombreux, répartis en manipules en fonction de l’âge. Il y avait aussi dans un uniforme éblouissant le chef de manipule Nini qu’un jour Son Excellence Renato Ricci avait choisi pour fréquenter une école à Rome. Giacomo s’était arrangé pour être dans l’équipe de Nino et de Mario car on leur avait aussi promis des skis et, s’ils le méritaient, une participation aux championnats nationaux de l’Opera Nazionale Balilla. Mario était chef d’équipe.
Le maître donnait l’ordre de se mettre en rang, le chef d’équipe en tête ; il faisait l’appel puis commandait d’exécuter le salut romain, car dans la Méthode pour l’éducation physique il était écrit : « … Que la séance d’exercices commence et s’achève par le salut romain, afin de fixer, dans l’esprit des enfants, un sentiment, par le biais d’un mouvement répété de façon apparemment inutile, une leçon après l’autre. »
Ensuite Nini les faisait marcher en exécutant des mouvements pareils à ceux des soldats et, si le temps était au beau, ils sortaient dans la cour pour s’y livrer à des courses de vitesse car « … les exercices de vitesse, à condition qu’ils ne se prolongent pas trop, ainsi que les exercices de promptitude sont les mieux adaptés aux enfants et ceux qu’ils préfèrent ». Il faisait aussi exécuter la « course cadencée » des bersagliers, car il était écrit : « … On ne fera exécuter la course gymnique que quelques instants et de préférence aux enfants de la dernière classe, car elle exige beaucoup d’énergie et la tension de tout le corps, ainsi que le maximum d’attention. C’est pourquoi elle est fatigante… » Mais en sa qualité de chef de manipule Nini ne tenait pas compte de la recommandation des « quelques instants », d’abord ces garçons avaient déjà fait la dernière classe de l’école, ensuite les championnats nationaux de ski de l’ONB étaient en vue, et lui il avait appris à Rome que « … dans les compétitions collectives il faut mettre en évidence la solidarité qui doit pousser chacun à donner tout ce qu’il peut en vue de la victoire commune ».
À la fin, ils étaient fatigués, non par les exercices eux-mêmes, mais à cause de tous ces ordres criés à voix haute. Ils étaient habitués à courir, à grimper aux arbres, à sauter d’une rive à l’autre du torrent, à jouer au foot avec une balle en chiffon, à débouler les Laiten avec leurs skis, à déterrer des cartouches dans les tranchées, à faire du bois et bien d’autres choses encore. Quant à Giacomo, qui suivait son père dans la récupération, il avait une résistance qui dépassait celle de tous les autres.
En décembre, un samedi après-midi, finalement, on remit aux avant-gardistes choisis, à condition qu’ils possèdent des chaussures adaptées, un uniforme de skieur et les skis. De vrais skis, en frêne, avec fixations de sécurité, et des bâtons munis de raquettes pour ne pas s’enfoncer dans la neige, avec une lanière de cuir à la poignée par où passer la main. Un chandail noir avec écrit en blanc « ONB », un pantalon gris-vert qui descendait jusqu’aux chevilles et un bonnet noir en laine. Ce soir-là, avec son uniforme sous le bras et ses skis sur l’épaule, chacun s’en retourna heureux vers sa maison. Mais le commandant avait vivement recommandé de ne mettre l’uniforme qu’à l’occasion des rassemblements et des compétitions. Avec les skis, en revanche, on pouvait s’entraîner autant qu’on voulait.
Chacun, en son for intérieur, espérait que très bientôt, et pourquoi pas cette nuit, il tomberait de la neige. Et il en tomba ! C’est le Duce qui avait fait neiger ! Le dimanche, avec leur pantalon gris-vert mais avec des chandails de couleur, Nino et Mario, sans même s’être mis d’accord, se retrouvèrent avec Giacomo sur les pentes du Maddarello pour essayer leurs skis « sur les champs lumineux et purs du névé infini », comme disait la chanson des chasseurs alpins à skis, que leur avait apprise Toni, l’instituteur. Il y avait aussi les filles qui les suivaient sur la route et Irene regardait Giacomo avec admiration : c’était le plus fort de tous ! En bas de la descente, alors que les autres faisaient le chasse-neige ou un saut pour s’arrêter, lui, comme il avait vu faire aux champions du pays, faisait le télémark.
À partir du samedi suivant les skieurs avant-gardistes se retrouvèrent à l’école primaire d’où, les skis sur l’épaule, ils gagnaient le champ du Bellocchio, traversant le village en chantant : « Feu de Vesta / qui jaillit hors du temple / avec des ailes et des flammes / la jeunesse s’avance / … / Duce ! Duce ! Qui donc ne saura mourir ? / Qui reniera jamais le serment ? / Tire l’épée quand tu le veux / Fanions au vent / nous viendrons tous à toi ! / … » Au Bellocchio deux moniteurs, un pour le fond l’autre pour la descente, enseignaient les pas et le slalom. Les plus hardis sautaient des tremplins, atteignant jusqu’à dix-huit mètres.
En attendant, l’hiver mangeait aux tas de bois leurs bûches et aux caves leurs réserves. Les journées courtes étaient longues à passer pour ceux qui n’avaient pas de travail, et, pendant les heures les plus chaudes, les hommes s’asseyaient devant les maisons au soleil. Ils parlaient de la récupération de guerre, des émigrants qui étaient loin, de la guerre et quelquefois aussi, et à voix basse, du socialisme, changeant de conversation à l’approche d’un enfant ou d’une femme. De France, particulièrement, par des chemins mystérieux, arrivaient des nouvelles et aussi quelques feuilles imprimées où on parlait des luttes du prolétariat contre le fascisme et le capitalisme. Une fois Nin Sech raconta l’histoire de Nicola Sacco et de Bartolomeo Vanzetti, deux camarades anarchistes qu’il avait connus en Amérique et qui avaient été exécutés bien qu’innocents. Angelo des Micheloni, qui était revenu de France, parlait d’un certain Lusso, ou Lussu, ancien capitaine de la brigade Sassari ici, sur le Zebio, qui s’était évadé d’une île, et d’un certain Silvio Trentin, célèbre professeur, lui aussi exilé. Mais c’était à Schio que se trouvaient les camarades les plus combatifs : un certain Blasco, Marchioro, Tresso (qui n’était autre que Blasco), Oseleto, Viribus et d’autres ouvriers des établissements Rossi et des usines, qui luttaient contre l’exploitation de l’homme par l’homme.
Un jour le père de Giacomo, après avoir regardé à droite et à gauche, tira de sa poche une feuille imprimée et lut à voix basse qu’en Russie Staline avait lancé la politique des plans quinquennaux qui conduirait à la collectivisation de tous les biens.
— Ça veut dire quoi collec-tivi-sation ? demanda Moro Soll.
— Ça veut dire, ignorant, que les biens de la terre et ce qu’on produit avec le travail sont à tout le monde et non pas aux patrons et au gouvernement, lui répondit son frère Toni. Aujourd’hui il y a ceux qui vivent des intérêts des capitaux et du travail des autres et ils mangent du pain blanc tous les jours, de la viande tous les jours, et ils ont toujours du bon vin sur leur table. Nous, si on veut aller chez les Fort boire un verre, il faut qu’on y pense à deux fois. On va y arriver à sept à se payer un litre ? C’est pas croyable…
L’hiver dévorait le bois, mais si la neige dépassait vingt centimètres les hommes des hameaux faisaient la corvée de déblaiement des routes qui menaient au village ; puis, ils s’arrêtaient devant la mairie avec leur pelle sur l’épaule dans l’attente que le chef des gardes communaux et Silvio Landi du service technique choisissent les pelleteurs en fonction du roulement. Les uns suivaient les chasse-neige traînés par des files de chevaux couplés qui devaient ouvrir la route provinciale, d’autres le chasse-neige qui déblayait les rues du village, ou encore celui qui était destiné à ouvrir la route du hameau le plus éloigné, qui restait quelquefois isolé pendant plus d’une journée. Un groupe placé sous la surveillance du chef des gardes dégageait les places du village, le parvis de l’église, le trottoir de la mairie, les accès aux lavoirs publics, les carrefours. Pendant tout l’hiver, pour beaucoup d’hommes, ces journées de pelletage étaient les seules à être rémunérées, et sur les rentrées de ce travail occasionnel les boutiques d’alimentation et les boulangers faisaient crédit. C’est pourquoi beaucoup espéraient un hiver neigeux, et pas seulement les enfants.
En février on suspendit la classe pour une semaine et on organisa les championnats de l’Opera Nazionale Balilla. Le bâtiment scolaire devint une caserne ; il fut vidé de ses pupitres et rempli avec les lits du camp Mussolini, pour loger les avant-gardistes qui arrivaient de tous les coins d’Italie. Même de la Sicile et de la Sardaigne. Ce fut l’occasion d’autres journées de travail : un groupe d’hommes aménageait l’école, un autre préparait le long de la route principale des arcs faits de branches de sapin, des murets de neige, des monuments avec des faisceaux et des têtes du Duce, des mâts avec des drapeaux et des emblèmes ; il fallait aussi damer les champs destinés aux compétitions et écrire en grand sur la neige :W LE DUCE, DUX, W L’ONB, ALLONS-Y ! – et aussi installer les estrades pour la distribution des prix et les tribunes pour les autorités.
Pour ces compétitions nationales même les équipes de nos villages durent dormir dans les écoles, et Giacomo, Nino et Mario se retrouvèrent dans la salle où, deux ans avant, ils étudiaient encore.
Les restaurants et les hôtels conventionnés distribuaient l’ordinaire : du café au lait avec deux michettes le matin, des pâtes à midi, une grosse soupe le soir ; à quatre heures de l’après-midi, après les épreuves ou l’entraînement, Valentino, l’instituteur, distribuait à ses équipes un sandwich à la mortadelle. Dans les épreuves de marche de régularité, avant le départ, avait lieu un examen oral qui donnait des points : Qui est le Duce ? Qu’est-ce que l’Opera Nazionale Balilla ? Qui est le roi ? Combien y a-t-il de parties dans le mousquet et quelles sont-elles ? Cherche à viser cette cible avec. Dis-moi le serment fasciste.
Après quatre kilomètres de course le maître Valentino arrêta l’équipe où se trouvaient Giacomo, Nino et Mario, avant la descente vers l’arrivée. Il avait chronométré le temps et il dit qu’ils étaient allés trop vite ; quelques minutes plus tard il les fit repartir mais l’équipe arriva quand même en avance et elle ne fit pas partie des dix premières.
— Mais qu’est-ce que c’est que ces compétitions où on doit aller lentement ? disait Giacomo.
Ensuite il y eut les épreuves de descente en slalom et de saut. Après la soupe du soir, pendant l’heure de liberté, Mario alla trouver Gino Soldà afin qu’il lui donne du fart pour aller vite. Soldà avait loué deux pièces au rez-de-chaussée dans une maison proche de celle de Mario et là il fabriquait des farts avec du goudron végétal, de la cire vierge, de la paraffine, de la colophane qu’il faisait fondre et qu’il mélangeait dans des bidons de cinq kilos posés sur un poêle à sciure. La bonne odeur du goudron végétal se répandait dans la rue.
— Monsieur Gino, dit Mario, vous me laissez nettoyer les bidons de votre fart ? Demain nous avons les épreuves de slalom et de saut.
Le bon Gino Soldà rit et dit :
— Pour demain celui-là devrait bien aller. Vous êtes combien ?
Mario appela Giacomo qui attendait dans la rue et avec une scie à métaux hors d’usage ils grattèrent le fart « Soldà » qu’ils mirent dans une boîte de cirage vide.
— Vous verrez demain comme vous irez vite, dit Gino Soldà. Étalez-le bien sous les skis mais faites attention à ne pas tomber.
Dans le slalom Mario sauta deux portes, Nino arriva troisième mais Giacomo remporta le saut de la catégorie « jeunes ». Un après-midi, avant que tous les avant-gardistes ne retournent dans leur pays, il y eut la remise des prix sur les estrades dressées sur la place au milieu des drapeaux et des monuments en neige. Le commandant Renato Ricci lui-même remit les coupes et les médailles prestigieuses. Giacomo eut aussi un très beau pull en laine et une paire de gants. Dans le public Irene l’attendait pour rentrer avec lui au hameau.
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