Les saisons de Giacomo
Chapitre 18
Le jour de la manifestation pour les taureaux, un samedi après-midi, alors que les étals avaient déjà été rechargés sur les charrettes, Giacomo, Nino et Mario se trouvaient sur la place au milieu des manifestants. Giacomo était descendu de son hameau à la suite des paysans qui s’étaient donné le mot en vue de la protestation. Il les avait vus passer en habit du dimanche, l’allure décidée. À voix haute ils battaient le rappel de quiconque voulait les suivre. Ils en avaient vraiment assez du Syndicat fasciste des éleveurs de la province qui voulait coûte que coûte imposer la race svitt, ou suisse, à la place de la tarine séculaire que, depuis toujours, ils tenaient dans leurs étables et dans les pâturages et qui, selon la tradition, avait été amenée à la suite des ancêtres, quand ils étaient venus du Nord habiter dans nos montagnes. La tarine, disaient les paysans et ceux des alpages, est une vache au pâturage qui ne maltraite pas l’herbe, qui mange de façon régulière sans sauter à droite et à gauche comme la svitt. Et puis, n’étant pas lourde, elle ne brise pas la couverture herbeuse avec ses sabots, et l’herbe, elle va même la chercher dans des endroits où ne vont pas les autres vaches. Et puis elle est sûre aussi pour la fécondation et la mise bas, et elle vit longtemps.
C’est pour ces qualités, que le Syndicat ne voulait pas reconnaître, que les manifestants n’entendaient pas accepter l’obligation d’abattre les taureaux de race tarine et de châtrer les taurillons. Derrière tout ça, disaient-ils, il devait y avoir les intérêts du président du Syndicat ainsi que de quelque importateur.
Pour surveiller que les vaches n’étaient pas fécondées par des taureaux de race tarine, on fit appel aux gardes forestiers de la commune, mais aussi aux carabiniers royaux, aux gardes-frontières, à la Milice des forêts ; à la vérité tous ces gens ne montrèrent guère de zèle. En revanche Nane Runz se révéla d’une intolérance qui finissait par irriter : il avait été embauché comme garde-chasse par le président des éleveurs, le commandeur Colpi, qui était également président du Groupement des réserves de chasse.
Nane Runz, qui avait été un valeureux tireur d’élite dans les troupes de choc alpines, avait eu une main broyée par un détonateur en récupérant du matériel de guerre. Notre médecin communal, qui avait fait la guerre avec lui du Monte Rombon à l’Ortigara et au Piave, avait dû, tant bien que mal, l’amputer. Après cet accident, Nane s’était inscrit au parti fasciste, premier pas vers un emploi tranquille. À l’époque de la contestation sur les taureaux il allait se percher au-dessus des hameaux comme un fauconnet sur un mélèze et, quand il voyait les vaches conduites vers les stations de monte clandestines, il fondait dessus au bon moment pour prendre sur le fait animaux et propriétaires. Ses actes d’accusation, ses procès-verbaux étaient inexorables. Les paysans en avaient assez de tout cela et ils estimaient avoir le droit de choisir les taureaux et les vaches qui répondaient le mieux à leurs intérêts. C’est ainsi qu’ils se donnèrent le mot pour manifester cet après-midi-là devant la mairie.
Nino, Mario, et les autres gamins qui jouaient au ballon sur la petite place, quand ils virent tous ces gens qui criaient dans les rues, s’unirent aux manifestants par curiosité. C’est là qu’ils rencontrèrent Giacomo.
Les hommes s’étaient arrêtés devant la mairie et ils criaient :
« Vive Mussolini et les taureaux de race tarine / à mort Colpi et les taureaux svitt ! / Nous les éleveurs / on veut rien que nos taureaux ! »
Les enfants aussi criaient pour s’amuser : « Vive Mussolini et les taureaux de race tarine ! » Ça continua ainsi un bon moment, jusqu’à ce que le représentant du préfet, lassé de ce charivari, téléphone aux carabiniers royaux, aux gardes-frontières et à la Milice des forêts qui arrivèrent aussitôt avec leurs armes et leurs munitions. Le capitaine des gardes forestiers, en tant qu’officier du grade le plus élevé, prit le commandement et ordonna la dissolution de la manifestation. Il eut beau crier, cela ne servit à rien, car les autres criaient plus fort. Alors le représentant du préfet, qui observait la place depuis la fenêtre de son bureau, envoya un mot, par l’intermédiaire du messager communal, au maréchal des carabiniers avec l’ordre de se saisir des hommes les plus excités. Ceux-ci se laissèrent arrêter docilement, n’attendant peut-être pas autre chose que d’être conduits menottes aux poignets à travers le village, jusqu’à la prison cantonale, sans broncher. Comme il était écrit des héros du Risorgimento dans les livres d’école. Les femmes et les enfants les suivaient en criant : « Vive Mussolini et les taureaux de race tarine. » On aurait dit une belle pièce de théâtre en plein air.
Avant le soir l’arrestation des paysans avait fait le tour de tous les hameaux, même les plus éloignés. Plus tard les femmes de la campagne se donnèrent le mot pour manifester le jour suivant ; beaucoup d’entre elles, cette nuit-là, restèrent éveillées en proie à l’indignation et à la colère qu’avait suscitées en elles l’arrestation de leurs hommes.
Le matin elles arrivèrent sur la place, par petits groupes, des quatre points cardinaux, comme le jour de la foire de la Saint-Mathieu. Lorsqu’elles eurent formé un groupe compact, elles se rangèrent devant la mairie et commencèrent à crier, demandant la liberté pour leurs hommes emprisonnés ; et aussi la liberté de choisir leurs taureaux. Le représentant du préfet et le secrétaire de mairie, devant les vociférations et la vision de toutes ces femmes en colère, téléphonèrent tout de suite aux carabiniers, aux gardes forestiers, aux gardes-frontières et au préteur. Ce dernier leur conseilla de téléphoner aussi à Son Excellence le préfet, ainsi qu’au chef de la police.
La force publique encercla les femmes qui ne cessaient de crier : « La liberté pour nos hommes / qui sont des honnêtes hommes ! », ou bien : « Vive Garibaldi / on veut les vaches d’ici ! » Face à l’action des carabiniers et de la Milice des forêts qui voulaient les brutaliser pour les faire partir, elles devinrent de vraies furies : « Bande de lâches ! Vous ne pouvez pas nous toucher, nous sommes des femmes ! »
La force publique se regroupa devant la porte de la mairie, car elles menaçaient de jeter par la fenêtre le représentant du préfet et le secrétaire, et de détruire le bureau de la Chaire itinérante de l’agriculture.
C’est alors que le maréchal des carabiniers royaux tira son épée du fourreau pour donner l’ordre de charger, mais les femmes ne se laissèrent pas impressionner et hurlèrent encore plus fort :
« Vive Mussolini et les taureaux des tarines ! »
Et comment pouvaient-ils, le maréchal des carabiniers et le commandant de la Milice des forêts, donner l’ordre de charger contre des gens qui exaltaient le chef du gouvernement ?
Les femmes des paysans, ce matin-là, ne voulaient pas s’en aller, et elles avaient bloqué la mairie. Giacomo, Nino, Mario et bien d’autres enfants qui étaient sortis de la messe criaient avec elles. Bref, après consultations, coups de téléphone, réunions au sommet arriva, de Rome peut-être, l’ordre de relâcher les paysans qui, au milieu des femmes en liesse, s’en retournèrent à leurs maisons.
Giacomo lui aussi suivit le groupe vers les hameaux. Après un quart d’heure de route l’excitation, les vociférations commencèrent à se calmer. Seulement quelques plaisanteries accompagnaient ce retour victorieux à la maison :
— Comment c’était en prison ? demandait une épouse.
— Le dîner, ils nous l’ont fait arriver de la Croce Bianca, le petit déjeuner de l’Excelsior, répondait le mari.
— Pas vrai, Bepi ? On dormait plus tranquille sur une paillasse rembourrée avec des noyaux de pêche qu’au lit avec sa femme.
— Ah ! C’est ça ! disait l’épouse, vexée. Alors cette nuit tu iras dormir dans le foin. Ou bien retourne en prison.
Quand Giacomo rentra à la maison sa famille avait déjà fini de manger. L’ayant entendu raconter où il avait passé la matinée, la grand-mère le réprimanda :
— Tu n’aurais pas dû participer à tout ce tapage. Ce n’est pas fait pour les enfants. Tu aurais même pu écoper de quelques coups de bâton.
— Moi, je n’écope de rien du tout. J’ai plus vite fait que les carabiniers et aussi que les gardes forestiers. Grand-mère si tu avais vu ! Les femmes étaient vraiment en colère, on se serait cru au cinéma.
— Ça ne devait pas être très joli à voir ; mais ceux de la Fédération ne peuvent pas imposer leurs taureaux, et nos paysans ont raison. Je suis curieux de voir comment ça finira, les sous et le copinage rendent la justice aveugle. Cette année notre vache a été montée par le taureau des Zanga, l’année prochaine on ne sait pas, dit le père de Giacomo qui, ce matin-là, étant donné le beau temps, avait fait descendre un traîneau de bois depuis la Gluppa.
Sur la table c’était dimanche : la polenta sur le tailloir, du saucisson de couenne, de la choucroute et du petit salé attendaient Giacomo.
Quant à l’histoire des taureaux, elle finit comme le père de Giacomo l’avait prévu. De gré ou de force les taureaux de race tarine furent remplacés par les svitt et les taurillons à l’élevage furent châtrés. Un paysan obstiné et convaincu d’avoir raison ne se résigna pas et, ayant su que dans un village de la plaine juste en dessous, les taureaux de race tarine continuaient à exercer régulièrement leur fonction, il décida un jour d’y acheter le taureau Novegno que les vétérinaires et le Conseil provincial de l’économie (Service des stations de monte bovine) avaient déclaré apte. Bref il n’acceptait pas que dans son étable prospère puisse entrer un taureau svitt et il tenait le raisonnement suivant :
— Si ce taureau est bon dans un village situé à trente kilomètres, pourquoi est-ce qu’il ne devrait pas l’être ici, dans mon étable ?
Ce paysan, qui était aussi alpagiste, c’est-à-dire qu’il louait un alpage communal, descendit dans la plaine avec le petit train et remonta à pied, la nuit, en conduisant par les naseaux le taureau Novegno. Un matin le garde Runz, toujours soupçonneux et vigilant, surprit Novegno alors qu’il fécondait une vache tarine et rédigea un procès-verbal de contravention. Le taureau fut saisi et sur ordre du préteur fut mené au marché au bétail de la province. Notre paysan ne s’estima pas battu et, de procès en procès, il arriva jusqu’en cassation où on lui donna raison, ordonnant la restitution du taureau, après payement d’une amende de trois cents lires pour avoir omis de payer le droit de monte. Ce qui advint cette même année 1933, par ordonnance du 23 novembre, an XII de l’ère fasciste.
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