Les saisons de Giacomo
Chapitre 5
Écrit à la main sur un morceau de carton blanc, ils avaient lu PROCHAINEMENT . Et prochainement signifiait un film de Tom Mix. Les panneaux avec les reproductions des photogrammes étaient cloués sur un cadre devant la porte de l’église. La plus grande le représentait sur son cheval blanc, le chapeau à larges bords et le regard lointain par-delà l’horizon.
— Ça doit vraiment être un beau film, dit Giacomo à Nino et à Mario.
Mais si Nino pouvait demander les cinquante centimes du billet à sa mère et Mario à son grand-père, lui il ne pouvait les demander absolument à personne. Après la messe des enfants dans la chapelle du patronage, en rentrant chez lui il s’interrogeait sur comment passer cet après-midi d’un ennuyeux dimanche de novembre. Autour de la Pozza della Croce il retrouverait les garçons et les filles du hameau, ils inventeraient bien quelque chose, peut-être avec les carreaux de balistite qu’on trouvait dans les champs du Perlio. En attendant, il faisait beau, l’été de la Saint-Martin avait été fidèle au rendez-vous.
Mais cette semaine-là la pensée du film de Tom Mix revenait avec insistance dans sa tête et pour réunir les cinquante centimes du billet il décida d’aller faire de la récupération dans les tranchées du Ghelleraut. À peine revenu de l’école, après avoir mangé l’habituelle soupe d’orge avec une tranche de polenta émiettée dedans, il prit la serfouette et un petit sac en toile.
— Tu penses aller où avec ça ? lui demanda sa mère. Souviens-toi que tu dois aussi aller me casser un peu de bois. Et tu n’as pas de devoirs à faire ?
— Je sors une heure, vers le Ghelleraut.
Là, à peine onze ans auparavant, il y avait eu une batterie. Les gaz et les coups de canon avaient détruit le grand bois. Le terrain était plein de trous d’obus. En effet c’était l’endroit que le capitaine Woschnagg et le sous-lieutenant Kumer avaient choisi pour y placer les six mortiers de 10 : ils voulaient tirer de plein fouet contre les tranchées anglaises qui se trouvaient dans les bois de l’autre côté de la conque. Les deux officiers pensaient que le bois touffu les cacherait à la vue des observateurs ennemis, au moins jusqu’au jour prévu pour l’attaque qui, selon l’empereur Charles, déciderait du sort de la guerre. En fait, ces six pièces d’artillerie, même si elles tirèrent en même temps que cinq cents autres, étaient peu de chose, car en face on en avait plus de mille : anglaises et françaises bien défilées et puis de gros calibres italiens. Si bien que, quand, la nuit du 15 juin 1918, commença sur le Plateau l’opération Radetzky, et que le capitaine Woschnagg commanda « Feuer ! », ils furent tout de suite découverts à cause des éclairs qui brillaient à travers le bois. Sur les six mortiers tombèrent d’abord quelques coups d’encadrement : longs, courts, à gauche pour faire le triangle, ensuite drus et précis. Mais ils continuèrent à tirer même si autour et au-dessus de la position explosaient les grands arbres tandis que les défenses s’effritaient à chaque salve. Les Hongrois et les Croates commencèrent l’attaque. Sur la batterie se déchargea une tempête d’obus de tous les types et de tous les calibres : gaz, shrapnel, avec détonateur immédiat et à retardement, de 75, de 105, de 152, de 280 et même de 320. Le capitaine et de nombreux artilleurs tombèrent à côté des pièces. Il n’en resta plus qu’un seul qui tirait encore et le sous-lieutenant Kumer et le caporal Hara apportaient les obus de la réserve à la pièce où le pointeur Mayer faisait feu. Jusqu’à ce qu’arrivât, pendant que le sous-lieutenant et le caporal étaient allés chercher les obus, un coup de 320 qui mit fin à l’engagement.
Giacomo ne pouvait rien savoir de ce qui s’était passé la nuit de ce 15 juin, et, au milieu des trous d’obus et des positions de tir détruites, il se mit à creuser pour recueillir des billes de plomb, des morceaux de cuivre, le métal des détonateurs. Il remuait à peine la terre avec la petite houe que son père avait rapportée un jour du Zebio, et c’est ainsi qu’il dégagea un crâne avec toutes ses dents blanches et jeunes, il le regarda, perplexe, sans savoir que faire, à la fin il creusa plus profondément et le recouvrit.
Quand avant la nuit il retourna chez lui, à l’intérieur de son petit sac il avait deux ou trois kilos de plomb et peut-être bien un kilo de cuivre. Il cacha le tout sous la tôle ondulée qui recouvrait le bois pour le feu. Avant dimanche il irait le vendre à Seber. Peut-être même qu’il en tirerait plus de cinquante centimes. Il ne parla de son projet ni à sa mère ni à sa grand-mère ni à sa sœur. Il se mit à casser le bois.
Le samedi suivant il descendit au village avec son petit sac sur l’épaule. Sur l’esplanade terminus du chemin de fer à crémaillère, il y avait des monceaux de ferraille en tout genre, des tas d’obus répartis par calibre, et une presse qui compactait des tonnes de barbelés ; sous les hangars des tas de cartouches, de ceintures en cuivre, de billes en plomb. D’autres enfants attendaient devant le pesage pour vendre leur récolte. Vu leur avait bien dit de se méfier, car Seber voulait faire un prix unique alors qu’il devait payer davantage le cuivre.
Giacomo en tira soixante centimes. Il les compta et les recompta : deux pièces de vingt en nickel et deux piécettes de dix. En retournant vers chez lui il passa devant l’étalage de la Màlgari et il ne put résister à la tentation d’acheter pour dix centimes de châtaignes sèches : en les gardant dans sa bouche pour les mastiquer lentement, elles auraient duré jusqu’à ce qu’il arrive à la maison.
Le dimanche après-midi il alla au catéchisme avec les autres garçons du hameau et jamais sa mère ne l’avait vu aussi content d’y aller.
— Peut-être que je rentrerai tard à la maison, dit-il, parce que après le catéchisme je vais au cinéma.
— Avec quel argent vas-tu au cinéma ? lui demanda sa mère.
— Avec l’argent que j’ai gagné en vendant le plomb et le cuivre que j’ai récupérés un après-midi au Ghelleraut. Aujourd’hui on passe Tom Mix.
— Tu aurais pu me le donner, cet argent. Il faut que j’achète de la laine pour te tricoter des chaussettes pour l’hiver.
Mais elle le laissa partir sans rien ajouter, estimant que son fils lui aussi, une fois par an, pouvait bien aller au cinéma.
Comme il marchait vers le village, Giacomo pensa que si le temps restait au beau il retournerait au Ghelleraut ramasser du plomb et du cuivre, et que l’argent qu’il en retirerait il le donnerait à sa mère pour la laine. Mais combien en faudrait-il ? Et puis ce crâne lui avait fait une certaine impression. Arrivé à la porte secondaire où Giordano Paris vendait les billets pour les enfants, il rencontra Nino et Mario avec lesquels il se mit dans la queue. Tout le monde poussait mais ça avançait doucement car Giordano devait compter les pièces de cinq, dix et vingt centimes.
Quand commença le film et qu’apparut Tom Mix au galop sur son cheval Tony, on entendit, en même temps, battre des pieds sur le plancher : les souliers cloutés soulevèrent un tourbillon de poussière tournoyant dans le rayon de lumière entre le projecteur et la grande toile blanche de l’écran. Un chœur de voix lut les premiers sous-titres et ensuite il y eut un brusque silence, car on commençait à vivre une merveilleuse histoire, et Bepi, dit Garibaldi, n’avait pas besoin de s’époumoner à crier : « Silence les mômes ! »
Bouche bée, le regard fixe, gesticulant et battant des pieds en cadence avec les sabots des chevaux, les enfants suivaient les aventures de Tom Mix qui, à la fin, arrivait à temps pour libérer la jolie fille séquestrée par les bandits. Quand apparut la dernière course poursuite ils étaient tous debout à crier :
— Cours ! Dépêche-toi ! Ils se sauvent ! Cours ! Cours !
Tous les enfants couraient avec Tom Mix. Une fois finie la première séance, Giordano Paris devait faire sortir les spectateurs pour laisser entrer ceux qui attendaient à l’extérieur. Giacomo chercha à se cacher sous les bancs, mais Bepi Garibaldi le découvrit et le tira par le bras jusque dehors. Il se libéra d’un coup brusque et alla se mêler à ceux qui se pressaient à l’entrée principale où se trouvait Raimondo. Il se glissa dans les jambes des gens qui poussaient ; dans la confusion, il fit voir à Raimondo le morceau de billet qu’il avait conservé, et il n’eut aucune difficulté à revoir Tom Mix à la rescousse.
Quand il rentra chez lui il faisait nuit noire, il bruinait, et dans l’air on sentait la neige qui, des bois, se rapprochait vers les hameaux. En route il rencontra Bepi des Pûne et Toni Boulanger qui discutaient de leur dernière partie de cartes jouée à La Rosa. Quand ils notèrent sa présence silencieuse – il était encore envoûté par le film –, ils lui demandèrent d’où il venait à cette heure-ci où il aurait dû être au lit.
— J’ai été au cinéma voir Tom Mix, répondit-il.
— C’était bien ? demanda Bepi.
— Très bien ! Il avait un cheval, Tony, qui courait aussi vite que le vent.
— Je ne comprends pas pourquoi il faut donner à un cheval un nom de chrétien, dit Toni Boulanger.
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