Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 26 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 26

 

 

Le 7 octobre les journaux annoncèrent que Adoua avait été reconquise. Le ministère de la Presse et de la Propagande avait transmis le « Communiqué n° 14 : Front d’Érythrée. Ce matin, 6 octobre, à l’aube, les troupes du 2e corps d’armée ont repris leur avance : à 10 h 30 elles sont entrées dans Adoua. Les notables, le clergé, et une partie de la population se sont présentés à notre Commandement pour y faire acte de soumission. »

À l’école l’enseignant d’histoire et géographie avait appelé Mario devant la carte de l’Afrique orientale et il lui avait fait épingler de petits drapeaux tricolores sur Adigrat, Entisciò, Adoua, Aba Garima. À la leçon de catéchisme on racontait l’histoire du père Reginaldo Giuliani, médaille d’or militaire, héroïquement tombé à côté d’une mitrailleuse dans un combat contre les hordes barbares des Abyssins ; l’enseignant de musique faisait chanter Faccetta Nera ; dans les maisons on parlait des chasseurs alpins de la Pusteria qui à Mài Cèu avaient défait la garde impériale du Négus. Le 18 novembre, la Société des nations avait appliqué à l’Italie les « iniques » sanctions économiques ; les balilla, les avant-gardistes, les Petites et les Jeunes Italiennes furent mobilisés pour un grand ramassage de toute la vieille ferraille des greniers, ainsi que des cuivres des maisons et, chez nous, des douilles d’obus en laiton qui partout servaient de vases à fleurs. Tout pour la patrie, pour fabriquer des armes, des munitions, des bateaux. Mais de l’or aussi, pour la patrie. Le 18 décembre la reine, sur l’autel du Soldat inconnu, fit don de son anneau nuptial, imitée dans toutes les mairies par toutes les épouses italiennes.

C’est sous le coup de ces émotions que Mario écrivit une lettre au Duce en lui demandant d’aller combattre en Afrique orientale. Il lui écrivait qu’il savait se servir d’un mousqueton, faire de longues marches et, au besoin, se servir aussi de ses poings.

Peu de temps après, il eut une réponse. À lui adressée arriva une double enveloppe, blanche et lourde, à en-tête officiel :

Opera Nazionale Balilla – Le Commandant – Cher avant-gardiste, ton acte de fervente foi fasciste et d’ardent patriotisme a été très apprécié du Duce qui, par mon intermédiaire, désire te faire part de sa profonde satisfaction. Renato Ricci.

La reconnaissance fut une « croix du mérite de l’ONB ». Son grand-père fut le seul à ironiser sur cet épisode : son père en fut orgueilleux, sa mère étonnée et angoissée, ses copains un peu envieux de son courage. Giacomo non, Giacomo lui dit seulement qu’il était fou.

Dans l’espace de quelques mois les prix des restes de guerre doublèrent et le cuivre atteignit jusqu’à cinq lires du kilo. Mais cet hiver-là, la neige ne permettait pas d’aller creuser dans les montagnes, aussi, dès que dans les prés commencèrent à apparaître les taches brunes du dégel, les récupérateurs reprirent leurs recherches. Au fur et à mesure que la neige se retirait, ils la suivaient, eux aussi, d’une côte à l’autre.

Au cours de l’été de 1936 peut-être bien que plus d’un millier de personnes se livraient à cette activité et beaucoup d’entre eux restaient sur les montagnes pendant des semaines, dormant dans les abris, dans les chalets d’alpage ou dans les cabanes des bergers. Les accidents aussi avaient augmenté, car l’appât du gain donnait de l’audace ; les moins graves n’étaient pas signalés, mais les journaux taisaient même les accidents mortels. La voiture de louage de Vittorio transportait les blessés dans les hôpitaux de la plaine, après que le médecin communal leur avait porté secours de la même façon que pendant la guerre : piqûre de morphine, médication sommaire, bandage.

Le soir du 9 mai eut lieu la proclamation de l’Empire. Sur toutes les places d’Italie se pressait le peuple en liesse, et, au comble de l’exaltation, on acclamait le Duce. Les paroles de Mussolini avaient été écoutées dans un grand silence jusqu’à la fin. Le Duce conclut : « … le peuple italien a créé l’Empire avec son sang. Il le fécondera avec son travail et il le défendra contre quiconque, avec ses armes. Dans cette certitude suprême, élevez bien haut, légionnaires, vos emblèmes, vos épées et vos cœurs, pour saluer, après quinze siècles, le retour de l’Empire sur les fatidiques Collines de Rome. Saurez-vous en être dignes ? Ce cri est comme un serment sacré qui vous engage devant Dieu et devant les hommes, à la vie et à la mort. Chemises noires, légionnaires, salut au roi. » Ce soir-là on cria un tonitruant « oui », mais beaucoup de pauvres gens, beaucoup d’émigrants, de bûcherons, de récupérateurs, de manœuvres, n’étaient pas sur les places pour crier « oui ! ». Et chez nous il y avait deux frères cordonniers de profession, qui, en uniforme de jeunes fascistes, descendaient à bicyclette à Schio où des camarades leur remettaient des feuilles clandestines de propagande antifasciste. Ils les apportaient sur le Plateau et ils les faisaient circuler dans les hameaux les plus pauvres où elles étaient lues et cachées sous les tas de bois.

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