Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 3 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 3

 

L’année 1928 avait été particulièrement chaude et sèche. De mémoire d’homme jamais, chez nous, on n’avait atteint les 39 degrés. L’incendie des bois que la guerre avait épargnés répandait de temps en temps au-dessus du village la fumée âcre des arbres qui brûlaient. Les gens avaient le regard toujours tourné vers le ciel pour voir d’où soufflait le vent, et si par hasard un nuage allait leur apporter un peu de fraîcheur. Cela faisait des mois qu’il ne poussait pas de champignons ; même que les guêpes, les frelons et les papillons ne volaient plus au-dessus des potagers où il ne restait rien de vert. Les hêtres, sur les versants ensoleillés, étaient devenus rouges comme à la fin octobre, les feuilles des bouleaux et des érables étaient desséchées ; l’herbe dans les prés était brûlée et mangée par le soleil. Le vent chaud, insistant, et les nuits sans rosée avaient entraîné une léthargie estivale semblable et contraire à la léthargie hivernale. Même là où Dante Pasch avait creusé un petit bassin sur un rocher pour abreuver les oiseaux, dans la partie la plus secrète et la plus ombreuse du bois, il n’était pas resté une goutte d’eau. Les mares où était recueillie l’eau de pluie pour les bêtes au pâturage montraient leur fond craquelé sur lequel étaient restées les empreintes des sabots. Les mamelles des vaches étaient à sec, et dans les seaux il ne coulait que bien peu de lait. Elles hurlaient aux étoiles la nuit ; le jour, dans les endroits les plus ombreux et naguère humides, elles cherchaient quelque chose de vert à ruminer. Les maquignons montaient de la plaine et pour quelques lires achetaient le bétail à ceux qui n’avaient plus rien pour le nourrir. Les oiseaux eux-mêmes avaient cessé de chanter, leur voix n’était plus qu’un cui-cui plaintif.

Même pour les humains l’eau était rare, dans certains hameaux il n’y avait pas de quoi se laver la figure. Des Gavelle – trois heures de route à pied – on venait avec chevaux et charrettes chercher jusqu’à la Rendola l’eau de la Kerla, qui n’avait jamais été complètement à sec. On faisait la queue pour y remplir toutes sortes de récipients. D’où venait cette eau mystérieuse ?

L’incendie du Dubiello fut impressionnant, spectaculaire : les flammes montaient le long des arêtes rocheuses, brûlant comme des torches les mélèzes séculaires, rampant comme des serpents de feu le long des troncs de pins couchés. Il fallut faire appel à l’Armée royale, et deux bataillons du 57 e corps d’infanterie montèrent de Vicence. Ils tentèrent d’encercler le feu par le Basazenocio et par la Busa du Molton, comme à la manœuvre, mais quand les flammes atteignirent les Pianori des Galli Cedroni et qu’elles rencontrèrent les obus non explosés de 1916, le colonel donna l’ordre de suspendre l’action. Quelques jours plus tard l’incendie atteignit la route du Prince-Eugène ; finalement, mais seulement sur cette montagne-là, éclata un furieux orage, en provenance de la vallée du Portule, avec des éclairs et de la grêle d’abord et ensuite de la pluie à seaux. C’est ainsi que l’incendie s’éteignit.

En attendant, les milliers de plants d’épicéa destinés au reboisement dans les lieux où s’étaient déroulés les combats avaient séché sur pied, sans espoir de reprise. En septembre, la récolte de pommes de terre fut misérable : de la terre aride et pierreuse on avait du mal à retirer ce qu’on y avait semé. Elles étaient très petites : ça n’aurait pas valu la peine de les ramasser si ce n’est que pour l’hiver il fallait quand même garder quelque chose en réserve.

Il n’y avait pas de travaux pour les hommes. Le village avait été reconstruit, la mairie en dernier, c’est pourquoi jusqu’à ce que le sol gèle en profondeur et que vienne la neige, les gens, bravant la loi, allaient récupérer les obus, les cartouches, le plomb, les barbelés et tout ce qu’on pouvait vendre à l’entreprise Briata. Ceux qui en avaient la possibilité partaient pour l’étranger. Le rêve c’était l’Amérique, mais peu de gens avaient l’argent pour se payer le voyage jusque là-bas. Certains vendaient leurs biens pour le faire. Les plus entreprenants gagnaient la France, c’était un premier pas vers l’Amérique : trente ans avant beaucoup l’avaient fait.

Avec l’hiver vint aussi la faim. « Allez dormir, disaient les mères aux enfants, comme ça vous n’y penserez plus. »

À la hauteur des premières maisons du village, le podestat avait fait écrire : LA MENDICITÉ EST INTERDITE SUR LE TERRITOIRE DE LA COMMUNE, mais tous les vendredis, des files de pauvres, des vieilles et des enfants, venaient frapper aux portes des maisons du centre et s’arrêtaient devant les boutiques. Après une prière pour les défunts de cette maison, ils demandaient qu’on leur fasse la charité d’une poignée de polenta, d’un morceau de pain ou d’une croûte de fromage. Ils remerciaient avec beaucoup d’empressement : « Que Dieu vous le rende. »

Dans les maisons, le soir tout le monde se retirait très tôt et même les veillées dans les étables s’achevaient plus tôt que d’habitude pour économiser la chandelle. Au début de cet hiver de famine, des femmes et des hommes arrivaient avec leurs voitures à bras, après des heures d’une route pierreuse, dans la cour des Stern pour demander un quintal de farine de maïs :

— D’une façon ou d’une autre on vous paiera, disaient-ils.

— La maison est pleine de gosses.

Et M. Toni disait à ses enfants ou à ses serviteurs :

— Donnez à ces gens et marquez-le sur le grand-livre.

Par un froid après-midi, c’était le 11 février – un hiver glacial avait succédé à cet été si chaud et sec –, les cloches sonnèrent à toute volée. Les gens s’interrogeaient sur les raisons d’une pareille réjouissance. On le sut le jour suivant, quand don Guidi, l’archiprêtre, l’annonça en chaire à la première messe, et que le podestat fit afficher un avis à la population où était expliqué que l’État et l’Église s’étaient réconciliés. Mussolini et le cardinal Gasparri avaient signé les accords. À l’école les institutrices illustrèrent le grand événement.

Quand Giacomo rentra lui aussi à la maison – il avait faim car les deux petites pommes de terre et la tasse de lait du matin avaient été digérées depuis longtemps –, après avoir mangé une assiette de soupe à l’orge avec une tranche de polenta, il raconta à sa mère et à sa grand-mère ce qu’avait expliqué Mme Elisa, la maîtresse :

— Maintenant le pape et le Duce se sont mis d’accord. C’est les deux chefs qui sont à Rome : l’un commande aux âmes et l’autre aux corps. L’un à l’État et l’autre à l’Église.

— Et comme ça, dit la grand-mère, qui était attentive, c’en est fini avec cette histoire du 20 septembre, quand les « septembristes » du village avaient sonné les cloches pour fêter la prise de Rome et que monseigneur Perbacco porta plainte contre eux.

— C’est comment, cette histoire, grand-mère ? Tu me la racontes ? demanda Olga qui tricotait des chaussettes en coton.

— Les gens du parti des Bonnets rouges du maire Silvagni avaient forcé le sonneur à leur donner les clefs, parce que, chez nous, c’est aussi un droit civique que de pouvoir s’en servir.

Le mois d’après on vota et le samedi 23 mars les écoliers furent en vacances toute la journée. L’après-midi du vendredi ils étaient sortis tout contents de l’école, en chahutant, et Titta Baldara, le factotum de l’école, les avait laissés crier. Dans leur cahier ils avaient écrit une dictée où on disait les victoires que le Duce avait remportées contre les factieux, contre la malaria, contre les blasphémateurs, contre la dévaluation et même contre les mouches.

Ils devaient la faire lire à la maison car il y avait une invitation à voter oui à la question : « Approuvez-vous la liste des députés désignés par le Grand Conseil du fascisme ? »

La grand-mère et la mère lurent la dictée :

— Mais nous on ne peut pas voter, dit la mère, et quelqu’un qui pourrait le faire, comme ton père, il est en France.

— Mais pourquoi est-ce que les femmes ne peuvent pas voter ? demanda Olga. Nous, on compte pour rien ?

— Laisse tomber. C’est pas le Duce qui fait bouillir la marmite, conclut la grand-mère.

En mai la grand-mère trouva le moyen d’acheter un demi-sac de pommes de terre de semence qui furent enfouies avec soin dans le champ de la Corda. En juin, pour la vache Bionda on se mit d’accord avec l’alpagiste de Galmarara : à la fin de la saison, une fois les comptes faits, de l’herbe et du lait, on demanderait l’équivalent en fromage.

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