Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 6 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 6

 

Ce fut un sale hiver que celui de 1929-1930. En Amérique la crise avait éclaté, et chez nous aussi on commençait à en ressentir les conséquences. Les gens attendaient dans l’espérance la fonte des neiges, pour reprendre les travaux de reboisement, encadrés par les forestiers. Dans les caves, les réserves allaient s’amenuisant. Toni Boulanger et Aspio disaient au café que les gens ne mangeaient que des pommes de terre et de la polenta et qu’on gardait le pain pour les femmes en couches et les malades : une seule fournée de dix kilos suffisait pour tous les hameaux des hauts ! Bepi des Pûne ajoutait qu’il se remettrait à faire le berger, comme quand il était enfant, au service des Colpi, et qu’en guise de paye, au lieu d’argent, il se ferait donner par les Dalla Bona quelques agnelles et un bélier, pour commencer un troupeau à son compte.

Dans plus d’une famille on mangeait de la polenta avec le petit-lait, celui qui restait dans le chaudron après la fabrication du fromage et qu’à la coopérative ils vendaient dix centimes la fiasque.

D’Amérique revinrent Nin Sech, Piero Perlio et Tita Capo, ils étaient partis en 23 quand la reconstruction avait été entièrement terminée. En travaillant dix heures ou plus par jour dans les carrières, ils étaient arrivés à mettre de côté un bon pécule. Piero se maria et Nin chercha un endroit où se construire une maison pour y conduire sa Maria : il l’avait épousée avant de partir et, le lendemain de la noce, ils étaient allés sur le Colombara pour y récupérer des cartouches et des shrapnels, du fer aussi, pour avoir de quoi manger en échange.

Après leur retour, les trois amis apprirent que les Stern voulaient vendre les propriétés qu’ils avaient dans leur coin, et ils se hâtèrent de traiter l’affaire, qui aboutit. Un bois et un pâturage furent achetés par les Zai qui avaient déjà une étable bien fournie ; le Pratondo par Tita Capo ; le bois de la Corda, dévasté pendant la guerre, à coups de canon et par le creusement d’ouvrages militaires, fut acheté par Nin et Tita ; de bons prés et un pâturage allèrent enfin à Piero et à Nin. Maintenant ils avaient de quoi travailler ! Après avoir un peu aplani les tranchées et entassé les pierres, ils commencèrent à préparer leurs terrains pour la récolte : foin, céréales, pommes de terre. On les regardait avec envie !

Quand les alouettes revinrent chanter sur les pentes du Moor et du Poltrecche, Matteo fut appelé sous les drapeaux. Il devait se présenter à Bassano où se trouvait le magasin d’habillement de son bataillon. De là, après avoir enfilé l’uniforme et reçu son paquetage, il rejoignit son unité à Gorizia. Avec lui il y avait les appelés du village : Bepi Pegola, Domenico Puncin, Tita Camparubar et d’autres. Le capitaine Paolo Signorini – on voit qu’il avait de l’estime pour les gens de chez nous – les fit tous verser dans sa compagnie. À Gorizia, ils rencontrèrent les gars du village qui attendaient leur libération ; comme c’est la tradition, ces « anciens » se firent payer une tournée au café.

Après les classes, le serment à la Charte et au roi, les épreuves de tir – Matteo, Bepi et Tita reçurent la qualification de « tireur d’élite », avec l’insigne du fusil de 1891 sur la veste –, ils partirent pour les exercices d’été, le camp mobile et les manœuvres. À pied, sac au dos, à travers la vallée de l’Isonzo, ils gagnèrent Tolmino, puis Caporetto et Plezzo. De là ils marchèrent à travers les montagnes du Canin au Mangart : ces lieux où, durant l’hiver 1915-1916, avaient combattu leurs frères aînés. Sur le Kukla, le capitaine Signorini raconta comment leur bataillon, le 14 février 1916, alla à l’assaut, mais « à cause de la neige très haute et de la réaction de l’ennemi, l’attaque n’eut pas une issue favorable ». L’attaque du Kukla fut répétée le 10 mai, et les bataillons Bassano, Ceva et Saluzzo conquirent la cime. Mais le capitaine n’ajouta pas ce que les villageois savaient, car cela leur avait été raconté par les survivants une fois rentrés chez eux : sur cette même montagne, l’artillerie autrichienne avait déversé un déluge d’obus, et un grand nombre de chasseurs alpins avaient été tués ou blessés. C’est à partir de ce moment-là que chez nous commencèrent à arriver les avis de décès, apportés dans les maisons par le maire et par l’archiprêtre.

Sur ces montagnes-là était aussi arrivé par la suite le bataillon Sette Comuni : les troupes de ligne étaient des recrues, et dans le train se trouvaient les réservistes, mais, racontait le capitaine Signorini, dans les premiers jours de juin on les transféra sur le Plateau. Ce fut la fois où les Autrichiens crièrent dans le silence de la nuit qu’ils avaient conquis le Plateau et que ceux qui voulaient rentrer chez eux devaient passer de leur côté : les chasseurs alpins du Bassano et du Sette Comuni sortirent des tranchées ; les Autrichiens ne tirèrent pas, et les commandants italiens furent obligés de les transférer en hâte pour qu’ils aillent défendre leurs maisons.

À Matteo comme à ses camarades cela faisait une certaine impression de marcher à travers ces montagnes dont ils avaient tant entendu parler. Si les nôtres, l’Ortigara, le Zebio, les Melette, leur étaient familières, celles-ci, si éloignées, rocheuses et pleines de neige, même en été, avaient quelque chose de mystérieux, de tragique.

Le bataillon, avec Matteo et les autres, gagna ensuite la Valle Trenta et, après un temps de repos, ils reprirent leurs ascensions. Un jour, ils escaladèrent le Monte Nero où le capitaine raconta l’histoire du lieutenant Pico et des chasseurs alpins du bataillon Exilles qui l’avaient conquis. Ils se trouvaient là-haut juste le jour anniversaire de sa conquête, et le capitaine leur fit chanter la chanson du Monte Nero : « Quand pointe l’aube du seize juin / l’artillerie ouvre le feu / le troisième régiment des chasseurs / va conquérir Monte Nero. / Pour arriver à te conquérir / j’ai perdu bien des camarades / tous jeunes qui avaient vingt ans / leur vie ne revient plus / … »

Matteo aussi sentit un frisson dans le dos, quand le capitaine donna l’ordre de présenter les armes. Ils terminèrent leurs ascensions en escaladant en plusieurs cordées le Monte Tricorno aux confins de l’Italie. De là-haut ils voyaient l’Autriche et la Yougoslavie, mais il n’y avait pas de différence avec le côté italien.

De retour à la caserne, à Gorizia, les jours leur semblaient plus longs et ennuyeux. Vers l’automne ils furent envoyés faire des travaux le long de la frontière. Il s’agissait de remettre en état les chemins muletiers et les sentiers. La vie y était meilleure, aussi parce que l’ordinaire prévoyait un supplément de trois cents grammes de pain plus un quart de vin ; et une lire en sus des trente centimes habituels. À Noël Matteo eut sa première permission, sept jours plus le voyage. Il put se payer un billet de train car durant les travaux il était arrivé à mettre de côté soixante-dix lires. Le matin de Noël, après la messe de l’aube, il put aussi offrir à Olga une tasse de chocolat.

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