Les saisons de Giacomo
Chapitre 11
Giacomo dans son livre de classe avait lu que le Duce nous avait dotés d’une aviation nombreuse et puissante : elle était devenue la plus forte du monde ! Nous avions « trois escadrilles de reconnaissance, trois escadrilles de chasse, deux de bombardement et deux d’hydravions ». Giacomo imaginait les escadrilles pareilles à celles des grives qui, à l’automne avancé, remplissaient les filets des tenderies. Était-ce parce que nous possédions beaucoup d’avions qu’un camp d’aviation commença à voir le jour dans la plaine la plus vaste et la plus fertile de la conque ? On savait et on racontait qu’en 1915 dans les prairies du hameau de Sbanz se trouvaient les avions, et que c’est justement en partant de là que l’aède D’Annunzio avait volé jusqu’au-dessus de Trente pour lancer du ciel un drapeau tricolore ; et c’est du Sisemol aussi que les planeurs, traînés jusque là-haut par des mulets, avaient été lancés avec des cordes élastiques. Il était même venu des gens d’Allemagne. Mais maintenant il ne s’agissait de rien de moins que de construire un aéroport !
On commença par exproprier tous les terrains que les Sciran avaient au hameau d’Ebene ; ensuite les prés des Micheloni, des Zurli et d’autres encore, depuis la maison où avait ses quartiers la compagnie du génie chargée de la récupération du matériel, jusqu’en bas presque au Pach, une centaine d’hectares en tout. L’adjudication des travaux revint à l’entreprise de Cristiano Càstelar.
On abattit les maisons du hameau Micheloni, la ferme du génie, la fruitière. Puis on se mit à aplanir le terrain et à réduire la pente en transportant des milliers de mètres cubes de terre et de gravier avec les wagonnets decauville poussés à bras. Ce fut un remède au chômage, même si la paye des manœuvres, du fait de la réévaluation de la lire voulue par le Duce, avait notablement perdu de son pouvoir d’achat. Les hommes venaient même des villages des environs pour quelques journées de travail. Beaucoup d’entre eux se tenaient au bord du camp d’aviation dans l’attente que quelque pelleteur soit renvoyé faute de rendement. Ils s’avançaient alors pour le remplacer aussitôt.
Les restes de guerre sortaient de la terre sous les coups des pelles et des pioches, et chaque ouvrier avait son petit sac où ranger ce qu’il trouvait : c’était un complément à sa paye. Les obus non explosés, du moins les plus gros, étaient mis de côté pour qu’on les fasse sauter ensuite dans le tunnel du Petareitele.
Maintenant les enfants pour aller à l’école, mais aussi les gens qui voulaient descendre au village depuis les hameaux au nord devaient faire un plus grand tour car les routes avaient été déviées. Pourtant, défiant la surveillance, ils étaient nombreux à traverser l’aéroport en construction tant il est difficile de perdre une habitude qui remonte à plusieurs siècles. Reste qu’à cheminer dans ce vide on éprouvait un malaise, on avait l’impression de se sentir coupé de quelque chose.
Beaucoup de gens âgés, même du village, allaient pendant la journée observer ces travaux frénétiques, et ils hochaient la tête en se disant entre eux que ça aurait pu être un beau champ de pommes de terre que cette plaine mise sens dessus dessous, et qu’il y aurait de quoi faire manger pendant un an cent mille personnes ; ou encore un superbe alpage où emmontagner cent cinquante vaches laitières. Le dimanche, alors que les travaux étaient interrompus, les garçons des hameaux, et Giacomo avec ses copains, lesquels le rejoignaient depuis le village, remettaient sur les rails les wagonnets qui, le samedi, à la fin du travail, avaient été renversés sur les voies. Ils montaient dedans pour dévaler la pente à grande vitesse. Ils descendaient, et ils remontaient en les poussant, pour descendre encore jusqu’à ce qu’ils soient fatigués. Enfin ils les remettaient comme ils les avaient trouvés.
Giovanni, le père de Giacomo, lui aussi, avait été embauché comme manœuvre à une lire dix de l’heure, mais à la fin de la première quinzaine il donna son compte, car il apprit que le Comité chargé d’honorer la mémoire des morts de la guerre payait la somme de deux lires chaque douille en laiton vide ayant servi de contenant à la charge de lancement des obus de 105 ; ce serait le vase à fleurs sur les tombes des morts italiens enterrés au cimetière militaire. Lui, il savait où avaient été placées les batteries autrichiennes pas très loin du hameau, et il se souvenait aussi d’une galerie où beaucoup de douilles avaient été rangées après les tirs, peut-être dans l’intention de les réutiliser. C’est en 1920 qu’il l’avait découverte, l’année où était né Giacomo ; alors, il en avait fait s’effondrer l’entrée car il avait bien d’autres choses à faire, mais maintenant…
Il se mit à sa recherche et il la retrouva. En dégageant l’entrée il lui vint le soupçon que quelqu’un l’avait précédé. En effet, il la trouva vide. Sa déception fut grande : il se rappela tout de suite qu’un soir à la baraque, quand il travaillait à la mine en France, il avait parlé de cette galerie secrète à Nane Runz et que ledit Nane Runz, le samedi même, dès qu’il eut reçu sa paye du comptable, était reparti par le train pour retourner en Italie. Il avait aussi entendu raconter par les Fort que Nane, quelque temps après, avait vendu à Seber un chariot de douilles d’obus.
Il poussa ses recherches dans la zone du Gastagh, où se trouvaient même des cimetières militaires austro-hongrois, et où le vieux Tana avait fait exploser le grand canon. Patiemment et méthodiquement, grâce aussi à l’expérience acquise pendant la guerre, il arriva à déterrer plusieurs douilles de 152, mais comme elles étaient trop grandes pour les tombes il dut les vendre à Seber, se contentant de vingt centimes par kilo.
Quand Giacomo rentrait de l’école, tout de suite après manger, il grimpait dans la montagne jusqu’à l’endroit où son père lui avait donné rendez-vous et il l’aidait à rapporter à la maison ce qu’il avait récupéré.
Cette manne fut de courte durée : plus d’un, averti de la demande du Comité, s’était voué à la recherche et au bout d’un mois, ou guère plus, sur la tombe de chaque soldat se dressait une douille d’obus avec dedans les fleurs des champs apportées par les femmes et par les enfants. Mais quand le Duce décida de faire la guerre contre l’Éthiopie, on les enleva toutes, et elles furent envoyées dans les fabriques de munitions pour être réutilisées.
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