Les saisons de Giacomo
Chapitre 21
Un soir de la fin mai Irene dit à Giacomo qu’elle désirait aller au pied des montagnes, là où sa famille avait été réfugiée en 16. Ils habitaient dans une petite maison au milieu d’un pré entouré de toute part de merisiers, d’aulnes et de bouleaux : on l’appelait le Prà del Giglio. Dans cette petite maison, presque une étable, ils avaient vécu trois ans très pauvrement, et sa sœur Orsola était morte là, une petite fille qu’elle n’avait jamais connue. Son frère avait parlé de cet endroit, et aussi le grand-père avant de mourir :
— Je voudrais vraiment le voir. Qu’est-ce que tu en dirais si on y allait tous les deux ? Un dimanche à bicyclette ?
— Il faudrait connaître le chemin ; et puis on n’a pas de bicyclette, répondit Giacomo.
— On pourrait les louer à Toni Folo. Ça ne coûte pas cher.
— Je me renseignerai. On demandera à ton père quelle est la meilleure route pour y arriver.
Giacomo se renseigna. La meilleure route était celle du Costo jusqu’à Caltrano ; de Caltrano il fallait rejoindre Calvene et là s’enquérir du Prà del Giglio. La route la plus courte passait au contraire par la Barental, Granezza, Malga Mazze et Monte di Calvene. Aller et retour ça faisait une quarantaine de kilomètres. La location des deux bicyclettes coûtait quatre lires. Ils décidèrent qu’ils iraient un dimanche de juin, en descendant par la Barental et en remontant par le Costo.
Le samedi soir ils allèrent chercher les bicyclettes parce qu’ils avaient l’intention de partir le matin de bonne heure. Toni Folo demanda où ils voulaient aller et le temps que durerait leur sortie. D’après leur réponse il choisit deux bicyclettes parmi la douzaine dont il disposait, car elles lui semblaient les mieux adaptées pour ce qui était du développement et des pneus.
— C’est des routes empierrées, dit-il, il faut de bons pneus, un bon braquet et de bons freins. Je vous mets aussi la pompe et une trousse avec les accessoires si par hasard vous creviez. Tu sais réparer un pneu ? demanda-t-il à Giacomo.
— Oui, je l’ai vu faire par mes copains, c’est facile.
— Et qu’est-ce que vous allez faire au pied des montagnes ? Une balade ?
— On veut aller là où ma famille était réfugiée, à côté de Calvene. Ma sœur y est morte de la grippe espagnole, répondit Irene.
— Des sales années ! Des sales années, mes enfants ! Ma famille était allée à Noventa ; moi, j’avais été rappelé dans l’aviation à cause de mon métier de mécanicien. Je venais des chasseurs alpins. Soyez prudents, les enfants, allez doucement en descente, et pédalez à fond dans la montée. Ramenez-les-moi dimanche, sans vous presser. Vous me payerez au retour.
Ils emportèrent cinq galettes de seigle, une tranche de fromage et un peu de saucisson à l’ail. Pour boire il y avait des fontaines le long du chemin. La Barental était fraîche et dans l’ombre, ils dépassèrent rapidement la Luka et le cimetière des Anglais. Le long de la montée de la Lapide ils poussèrent leurs bicyclettes à la main et ils s’arrêtèrent pour se reposer sur le siège en pierre où, disait-on, s’était assis l’archiduc Eugène de Habsbourg dans l’attente de descendre dans la plaine. Mais les bersagliers étaient arrivés.
À l’Osteria de Granezza avec son pâturage adjacent, où il y avait les sœurs Pûne, ils s’arrêtèrent encore pour boire une limonade. Les Pûne avaient en gérance cette petite auberge communale, de mai à octobre ; après quoi la neige interrompait les routes et eux ils rentraient au hameau avec leurs quatre vaches et leurs deux génisses. S’étant restaurés ils reprirent la route, pédalant de bonne haleine à travers le Pian de Granezza, et quand ils arrivèrent à la Mazze, où, de la Bocchetta, le regard se perd dans la plaine lointaine en suivant les sinuosités de la Brenta et de l’Astico, un parfum de narcisses enivrant les atteignit. Ils s’arrêtèrent. Se tenant par la main ils regardaient ce monde inconnu et nouveau : les pâturages où fleurissaient les narcisses, les hameaux plus bas avec leurs toits de tuiles rouges, les villages au loin avec leurs clochers. Ces taches brunes, dans le fond, c’étaient peut-être les villes. Et ces collines, très loin, au-delà de la plaine, qui se confondaient avec le ciel ?
« Comme la terre est grande », pensèrent-ils ensemble.
— Attends, dit Irene, je veux cueillir un bouquet de narcisses pour ma sœur Orsola.
Ils laissèrent leurs bicyclettes sur le talus et ils grimpèrent dans le pâturage voisin.
— Il faut prendre ceux qui ne sont pas complètement ouverts parce qu’ils durent plus longtemps, dit Giacomo.
— Moi, je choisis les plus beaux et les plus parfumés, lui répondit Irene. Regarde cette merveille ! s’exclama-t-elle en ouvrant les bras comme si elle avait voulu embrasser la terre entière.
Ils en cueillirent deux grands bouquets. Giacomo les attacha avec une ficelle aux guidons de leurs bicyclettes ; ils commencèrent la descente vers Monte di Calvene. En cours de route ils croisèrent les bergers qui remontaient le Plateau et ils durent descendre de bicyclette pour les laisser passer. C’étaient les Dalla Bona : Giacomo les connaissait, car il les avait rencontrés aux Terre More en allant avec son père récupérer le matériel de guerre. Ils le reconnurent eux aussi et Guerrino le salua :
— Salut, jeune homme. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je vais au Prà del Giglio, où sa famille à elle était réfugiée en 16.
— Nous, on est partis de là ce matin et maintenant, tout doucement, en passant par le Prà Peloso et le Reitertall, on va vers Galmarara. Dans une semaine on est là-haut. Salut, à un de ces jours.
Bergers et troupeau continuèrent à avancer lentement, au milieu des bêlements des agneaux qui appelaient leurs mères, des brebis qui appelaient leurs petits. De temps en temps un ou plusieurs de ces moutons quittaient le chemin pour aller dans les prés manger l’herbe plus tendre, alors le sifflement ou le geste d’un berger envoyait un chien les ramener dans le troupeau. Au centre marchaient les béliers et, les dominant tous, on en voyait un aux cornes robustes et recourbées qui s’avançait la tête haute en regardant l’échine des brebis. Des ânes, des ânesses et des ânons marchaient mêlés au troupeau : certains portaient dans leur besace les agneaux nés cette nuit-là au Prà del Giglio, à l’étape. L’âne le plus robuste avait sur son bât le chaudron pour la polenta, la farine et le sel ; un autre les toiles imperméables et les peaux de mouton pour dormir des bergers.
Quand tout le monde fut passé, ils remontèrent à bicyclette. À Monte ils demandèrent leur chemin, et à nouveau aux Capozz et au Maso ; ils arrivèrent enfin, après avoir traversé le petit vallon, à la maison abandonnée où avait vécu la famille d’Irene. Dans l’air demeurait l’odeur du troupeau qui y avait fait étape et dans l’âtre il y avait encore les braises laissées par les bergers.
Ils comprirent à quel point avait dû être triste leur pauvreté : rien ne rappelait la maison, les potagers, les prés de leur hameau. Un malheureux âtre, un toit qui laissait voir le ciel, des orties et des broussailles jusqu’à l’entrée de la cuisine, des fenêtres mal accrochées à des gonds rouillés.
— Mon grand-père disait que d’ici ils entendaient les combats dans la montagne, mais que les gens des environs étaient des braves gens. Beaucoup cherchaient à rendre service de leur mieux, dit Irene.
— Ils étaient plus pauvres que chez nous parce que ici la campagne appartient aux riches, observa Giacomo.
— Mon frère Matteo me racontait qu’il partait de cette maison pour aller travailler avec le génie militaire. C’était encore un enfant.
Ils regardèrent en silence la cuisine petite et désolée ; ils montèrent par l’échelle dans la première pièce où il y avait encore des planches avec une paillasse dessus ; par les fenêtres sans carreaux ils regardèrent les montagnes vers le nord et la plaine vers le sud.
— Nina et Orsola, avec ma mère, dormaient dans cette chambre. Dans celle du haut mon grand-père avec Matteo, dit encore Irene. Après, quand finit la guerre, arriva aussi mon père.
Ils sortirent pour aller au cimetière. Ils demandèrent le chemin à des paysans qui ramassaient des cerises et qui, après le leur avoir indiqué, leur demandèrent d’où ils venaient.
— Alors, dit un homme, vous êtes ceux du Prà del Giglio. Venez, venez donc manger un peu de cerises. Nous, on est les Nicoli. Vous vous souvenez de nous ?
Non, ils ne pouvaient pas les connaître, si ce n’est par ouï-dire. Ils étaient nés tous les deux après que leurs familles étaient retournées sur le Plateau. Irene dit qu’ils étaient descendus de là-haut pour connaître l’endroit et pour mettre un bouquet de fleurs sur la tombe de sa sœur Orsola. En revanche, les Nicoli se rappelaient Orsola, qui était morte de la fièvre espagnole, et aussi de Matteo, de sa mère, de son père. Ils demandèrent des nouvelles de tout le monde, et c’est ainsi qu’ils apprirent que Matteo était parti pour l’Australie avec sa femme et que le grand-père était mort.
— Après le cimetière, revenez ici. Restez manger la soupe avec nous. Vous nous ferez plaisir.
Giacomo et Irene se regardèrent et dirent que oui.
Ils remontèrent à vélo et ils allèrent au cimetière. Ils cherchèrent les tombes les plus petites. La place des enfants était contre le gros mur, au soleil. Il y en avait toute une rangée avec des petites croix en bois et en fer ; sur certaines on pouvait lire les noms, sur d’autres ils étaient en partie effacés ou manquants. Ils ne trouvèrent pas le nom d’Orsola, et l’herbe et les fleurs des champs avaient tout recouvert : ils déposèrent les deux bouquets de narcisses parmi cette herbe et ces fleurs.
— C’est comme les soldats morts à la guerre, dit Giacomo.
Quand ils revinrent à la maison des Nicoli il était déjà midi. Dans la grande cuisine la table avait été mise pour eux aussi. Ils mangèrent la soupe et la polenta avec des haricots. Les Nicoli parlèrent de ce temps-là, de l’époque où la famille d’Irene était réfugiée, et de la guerre dans les montagnes, des soldats anglais et de la fièvre espagnole qui avait aussi emporté leur Caterina. Ils voulurent avoir des nouvelles de Matteo et savoir s’il se plaisait en Australie. Giacomo et Irene étaient un peu embarrassés par toutes ces attentions. Les Nicoli voulurent encore leur donner des cerises.
— Mettez-les dans votre musette, vous les mangerez en haut du Costo. Aujourd’hui, il fait chaud.
Ils donnèrent aussi aux deux jeunes gens une bouteille de leur vin blanc doux :
— C’est pour ta mère : dis-lui que c’est les Nicoli qui la lui envoient.
Ils repartirent. Tout le monde était là, pour leur dire au revoir. Ils pédalèrent en silence jusqu’à Caltrano et quand la côte commença Giacomo dit :
— C’est vraiment des braves gens, les Nicoli.
OceanofPDF.com