Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 14 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 14

 

 

Giacomo et son père, après la récolte du foin, gravissaient le sentier du Camin tous les matins de bonne heure. Ils n’étaient pas les seuls car la récupération du matériel de guerre à l’abandon était restée le seul travail permettant de gagner quelque chose. Et puis les trois mille lires rapportées de France avaient fondu, en raison des frais du mariage d’Olga et aussi parce qu’il avait fallu acheter une vache : ils avaient dû vendre la Bionda à Titta Boucher, « pour cause de vétusté » avait dit le maquignon. Sur le livret d’épargne à la poste il n’était resté que trois cents lires, à conserver en cas de coup dur.

Ils marchaient en silence avec les autres « récupérateurs » ; ils portaient sur l’épaule leurs bêches et leurs pioches, des sacs de jute et un peu de nourriture ; ceux qui le pouvaient, une bouteille de lait. Ils trouvaient l’eau dans quelque galerie, elle tombait goutte à goutte ou suintait entre les strates du rocher là où, dans le temps, quelqu’un avait creusé un petit bassin pour la recueillir.

Dans les endroits où les combats avaient été les plus âpres, ininterrompus, le bois avait complètement disparu et le terrain avait été bouleversé par les travaux de terrassement d’abord et par les artilleries ensuite. En certains points les rochers, comme sur l’Ortigara, avaient été réduits à l’état de gravier. Là, il suffisait de remuer le sol pour trouver du fer, de la fonte, du plomb, du cuivre, du laiton. Et des restes humains.

Ce n’était pas très intéressant de ramasser du fer parce qu’il était payé quinze centimes le kilo et que porter sur le dos pendant quelques kilomètres cinquante ou soixante-dix kilos pour gagner entre sept et dix lires ne récompensait pas de l’effort fourni. La fonte valait un peu plus, mais guère. Dans tous les cas, quand on en trouvait une certaine quantité, la fonte et le fer étaient entassés bien en vue à proximité de quelque chemin muletier d’où il serait plus facile de les transporter à l’aide d’un traîneau ou d’une charrette. Personne n’aurait eu l’idée de s’emparer de ce matériel car, comme le bois, ce qui avait été ramassé péniblement et disposé bien en vue, avec méthode, devait être considéré comme sacré : un vol de ce genre aurait disqualifié pour toujours devant toute la communauté celui qui l’aurait commis.

Le plomb ramassé était payé vingt centimes le kilo, le laiton quatre-vingts, le cuivre une lire et cinquante centimes. L’explosif, le TNT, qu’il y avait à l’intérieur des obus, faisait l’objet d’un commerce secret avec les propriétaires de carrières, et il était presque toujours troqué contre de la farine, du vin ou de la goutte. Parmi les récupérateurs ceux qui avaient participé à la guerre y avaient acquis de l’expérience et, maintenant, ils reconnaissaient tout de suite les types d’obus, les calibres, les grenades ; et si l’obus était à gaz ou à mitraille ; s’ils étaient italiens, autrichiens, français, anglais. Quant à ceux qui avaient combattu au milieu de ces montagnes qui étaient les leurs, ils se rappelaient bien comment étaient placées les batteries et où elles tiraient ; des magasins et des dépôts et de certains coins perdus où la guerre avait déposé quelque chose. Et comment certaines unités, au cours d’un déplacement, se déchargeaient du poids des munitions, en les cachant entre les fissures des rochers ou dans les ravines.

On arrivait à savoir d’après les restes, les plaques d’identité encore lisibles, les indices tels que couteaux, boîtes de conserve, gamelles, pipes, boîtes à tabac, porte-monnaie, bouteilles, médailles avec saints et madones particuliers, à quel corps appartenaient les morts ; de quelle région d’Italie ou de l’Empire austro-hongrois ils venaient.

Devant les tranchées autrichiennes du Monte Colombara on retrouvait des morceaux de bicyclette et d’os. Les récupérateurs, levant les bras au ciel, disaient : « Mais regarde un peu, ces pauvres bersagliers. Leurs bicyclettes sur l’épaule grimpant sur cette pente où on a du mal à se tenir debout sur ses jambes. Où voulaient-ils aller ? À Trente à bicyclette en passant par les montagnes ? Il faut vraiment dire que les commandants étaient fous ! »

Aux tranchées du Zebio, au contraire, où les Autrichiens avaient eu une double défense de barbelés, des mitrailleuses en caverne, des avant-postes, des casemates en béton, quand ils trouvaient des restes et des cartouches de fusils italiens ils commentaient : « Mais comment ont-ils pu faire, ces Sardes, pour arriver jusqu’ici ? »

Pendant l’heure de repos, quand ils se retrouvaient et qu’ils allumaient un feu pour faire griller la polenta et manger ensemble ce qu’ils avaient apporté de chez eux, ils y allaient de leurs commentaires sur ce qu’ils avaient récupéré. Ceux qui avaient été à la guerre observaient que les tranchées autrichiennes étaient creusées profondément et que les défenses en position dominante étaient disposées sur plusieurs lignes, comme un point d’appui ; là les barbelés étaient encore enchevêtrés et impénétrables. Ils racontaient aussi des histoires de patrouilles, de combats, ils rappelaient des noms d’officiers dans le bien comme dans le mal, des distributions absurdes de vivres et des moments de famine. Maintenant, en faisant ce travail de récupération, ils revoyaient leur guerre, non plus du fond d’une tranchée ou d’un sombre abri creusé dans le rocher, ou comme ils l’avaient vécue au paroxysme d’un combat ou d’un bombardement, mais à l’air libre, de la hauteur, debout, et ça avait un tout autre aspect : plus vaste, plus complexe, plus dramatique aussi. Ces os retrouvés et mis de côté aux abords de la Pozza dell’Agnelizza avaient été ceux de leurs « pays », de leurs camarades des bataillons Bassano et Sette Comuni ; ceux qu’ils avaient trouvés parmi les pins couchés des Ponari appartenaient aux gars de Brescia du Vestone qui, dans les tranchées du Luzzo, avaient été à leurs côtés.

Ils voyaient aussi d’un autre œil la partie ennemie, à l’intérieur de ces tranchées qui alors leur tiraient dessus ; ils observaient ces arrières où se trouvaient les canons qu’ils n’étaient jamais arrivés à voir, car si quelqu’un était passé par là c’était comme prisonnier, après les événements de décembre 1917 sur les Melette di Foza. Comme Nin Sech qui, avant de finir à Mauthausen, avait vu les routes construites par les Autrichiens, les hôpitaux et les baraquements de Campo Gallina, les téléphériques qui montaient de la Valsugana et des Vezzene. À Campo Gallina, où la neige tient sept mois, ils avaient même construit une église tout en bois, consacrée à sainte Zita, car leur impératrice portait ce prénom. Mais nos chasseurs alpins avaient aussi construit une petite église, juste derrière les tranchées du Monte Luzzo, et une autre à Malga Fossetta, où se trouvaient les hôpitaux pour les blessés de l’Ortigara. Telles étaient les remarques des récupérateurs pendant les heures de repos ; ils disaient aussi :

« Les aumôniers d’un côté comme de l’autre donnaient l’extrême-onction et priaient pour la victoire ; mais les mêmes nous avaient appris qu’il n’y a qu’un seul Seigneur. Qui devait-il écouter, Lui ? À un certain moment Il en aura eu assez et Il aura dit : “Entretuez-vous donc, faites ce que vous voulez. Débrouillez-vous !” »

Les enfants et les femmes qui ramassaient, comme s’ils glanaient, ce qui restait sur le terrain après que les récupérateurs avaient enlevé le plus gros écoutaient en silence et ne commentaient pas.

Un jour le père de Giacomo, en creusant devant la tranchée italienne du Buso del Giasso, découvrit d’abord les chaussures, puis, petit à petit, tout le corps d’un soldat autrichien, ou plutôt hongrois, comme il le devina d’après le nom et les renseignements qu’il lut sur la plaque d’identité. Il avait à peine vingt ans quand il était venu mourir de si loin au milieu de nos montagnes. Il avait les cartouches dans sa giberne, des grenades dans sa musette, le masque à gaz, un poignard à la ceinture ; dans la poche de sa veste une médaille à l’effigie de François-Joseph et une autre petite, en métal blanc, représentant saint Étienne. Une montre aussi. Une grosse montre de poche avec une chaîne en argent passée au travers des boutonnières de la veste, qu’il désenfila. Elle était bien conservée, le boîtier était à double-fond et elle avait un couvercle sur le cadran ; peut-être qu’elle s’était arrêtée non pas à cause de la balle meurtrière ou de l’obus, mais parce que le ressort était arrivé à la fin. Silencieux le père de Giacomo laissait aller son regard de la montre qu’il tenait dans le creux de sa main aux restes de cet homme qu’il avait dégagé d’entre les cailloux devant la tranchée italienne. Cela avait dû se passer la nuit où eux étaient venus en patrouille et où lui était en sentinelle. Il avait donné l’alerte en tirant la corde reliée à l’abri et qui agitait les boîtes de conserve vides. Le caporal Gigi Frello était arrivé le premier et il s’était mis à la mitrailleuse. Puis la batterie de Campofilon était également intervenue. Il poussa un soupir. Avec ses doigts jaunis par le TNT il tourna lentement le remontoir puis porta la montre à son oreille. Elle marchait ! De l’ongle il ouvrit le couvercle et le fond, et il regarda tourner les mécanismes. Il la mit lentement dans sa poche, après quoi, se baissant, il ramassa et mit de côté sur une pierre ce qui pouvait être récupéré. Puis il recouvrit de pelletées de terre le corps du soldat hongrois.

Giacomo avait assisté avec étonnement à toute l’opération, en silence, et quand son père le regarda et dit : « C’était un Hongrois. Lui aussi il avait une mère et une maison où on l’attendait », il éprouva une forte émotion et il s’éloigna. Peut-être voulait-il demander quelque chose, pourquoi son père s’était comporté ainsi, pourquoi la guerre. Mais il ne savait pas s’expliquer. Il ne parla pas de la journée.

Ce soir-là quand ils rentrèrent à la maison ils avaient un bon chargement de cartouches autrichiennes trouvées dans une anfractuosité où un soldat, quinze ans auparavant, les avait cachées. Les jours d’hiver, quand il serait impossible d’aller dans la montagne, ils les désamorceraient pour récupérer la poudre de balistite recherchée des chasseurs, séparant les douilles des balles, afin de faire fondre celles-ci ensuite sur le feu dans un casque, et détacher le plomb de son enveloppe, qui, dans les balles autrichiennes, à la différence des italiennes, était en fer-blanc. Mais ça, la grand-mère et la mère sauraient le faire. Le père, le soir même, fit voir la montre et les médailles et il raconta comment il les avait récupérées. La grand-mère commenta :

— Les gens de chez nous qui allaient travailler en Hongrie ont toujours été contents. C’est ce que disait aussi le pauvre Tönle. Tout ça c’est la faute à Victor-Emmanuel et au Kaiser Franz.

Le père regarda le réveil sur l’étagère et il régla la montre en disant :

— Les heures hongroises sont comme les nôtres. Je n’ai jamais eu de montre : vois un peu de quelle sale façon je suis arrivé à en avoir une.

Il avait l’impression d’être un voleur.

Un après-midi de ce même été, sur le tard, on entendit une explosion du côté du Monte Forno. Seuls les récupérateurs chevronnés comprirent qu’elle n’était pas volontaire, comme celles que beaucoup déclenchaient dans les galeries en brisant au TNT les obus non explosés, ce qui ne causait jamais de déflagration mais un bruit étouffé, moelleux, différent de celui-ci qui était sec et violent, et qu’avait suivi un étrange silence sur toutes les montagnes.

Aussitôt la nouvelle que deux amis d’un village voisin avaient été déchiquetés par l’explosion d’une grosse grenade qu’ils voulaient désamorcer, transmise de bouche à oreille, arriva aux récupérateurs, aux bergers, aux vachers, à tous les hameaux. L’angoisse dura jusqu’à ce que chacun ait vu rentrer les siens à la maison. Après, quand on sut de qui il s’agissait, les femmes se réunirent devant les oratoires des hameaux pour dire le chapelet et les litanies ora pro eis et non ora pro nobis.

Les récupérateurs allèrent tous à l’enterrement des deux amis, et les voisins les plus proches portèrent les deux cercueils sur leurs épaules de l’église au cimetière. Les cercueils ne pesaient pas lourd car les deux corps avaient été éparpillés parmi les pins couchés, les rhododendrons, les rochers, et on ne put pas ramasser grand-chose. Tout le monde ne le savait pas, mais ceux qui en avaient eu connaissance pensaient, pendant la cérémonie, à ces milliers de soldats qui avaient eu la même fin : la mention « porté disparu » avait mis un point final à une vie et réglé l’affaire entre le bureau de recrutement et la famille. Et combien de récupérateurs, combien encore, finiraient ainsi ? Mais ils ne voulaient pas l’admettre : individuellement, face à un accident de ce genre, leur intention était bien de ne jamais courir de risques au-delà d’une certaine limite, de renoncer à certains obus. Et puis eux, ils s’y connaissaient mieux.

Pendant quelques jours après l’accident, certains se promirent de ne plus recommencer ce travail de désespéré, mais Vu, qui n’avait jamais cessé de le faire, disait que l’homme sage acquiert de la prudence coûte que coûte et que, comme il était écrit dans la Bible, il tient sa vie dans sa main droite et dans sa main gauche la richesse.

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