Les saisons de Giacomo
Chapitre 12
Comment pouvait-on rester à la maison par un bel après-midi de printemps, peut-être même à y faire ses devoirs, quand les coucous chantaient dans les bois, et les alouettes dans le ciel au-dessus des prés ? C’est ainsi qu’en sortant de l’école, avant que Nino et Mario ne prennent la rue Monte-Ortigara et que Giacomo n’aille vers son hameau, les enfants décidèrent qu’aussitôt après manger, ils iraient au bois du Ghelleraut en quête de morilles, de nids et de cartouches. Le rendez-vous était au Bersaglio.
Ils se rencontrèrent ponctuellement et ils se mirent en route. Mario, derrière les pierres dressées qui bordaient la route de la Villa Rossi, découvrit un nid de culs-blancs avec six petits œufs bleus tachetés de marron ; il s’en aperçut quand il vit s’envoler la femelle qui était en train de couver :
— Ne les touchez pas ! dit Giacomo. Si elle vient juste de commencer à couver, la mère est capable de les abandonner.
Nino, toujours derrière les pierres dressées, vit les pointes de cinq balles dépasser de la mousse. En l’écartant, il découvrit quatre chargeurs de cartouches autrichiennes.
— Ici, derrière, dit encore Giacomo, un soldat s’était caché pour tirer contre les Italiens, et ces chargeurs ont dû tomber de sa giberne.
Giacomo était fait ainsi : la chose qu’il avait trouvée ou découverte, il devait la relier à un fait, lui trouver un pourquoi, faire une réflexion dessus. Quand ils entendirent d’abord le bourdonnement et qu’ils repérèrent ensuite trois nids de bourdons il dit :
— Faites attention, si c’est des gris avec le cul rouge ils sont méchants. Mais en cette saison il ne devrait pas y en avoir beaucoup. Pour les attraper, c’est mieux en août.
Nino et Mario le savaient aussi, car tous les ans, après la coupe des foins, ils allaient à la chasse aux nids de bourdons le long des pierres qui délimitaient les prés. Ils les repéraient en frappant le sol du pied avec force pour provoquer le bourdonnement ; après quoi, ils mettaient une petite marque pour reconnaître tout de suite l’endroit. Ils revenaient le soir avec une fiasque d’eau et un mouchoir. Ils aspergeaient le nid et les alentours car de cette façon les bourdons se tenaient tranquilles, croyant qu’il pleuvait. Ensuite, ils étendaient dessus le mouchoir et, à deux mains, avec adresse, ils enveloppaient le tout. En portant le mouchoir à l’oreille, on entendait le bourdonnement, et on comprenait à son intensité s’il y avait beaucoup ou peu de bourdons. À la maison, le nid au complet était placé dans une boîte en carton posée sur un rebord de fenêtre. Ce n’est que deux jours plus tard qu’on pratiquait de petits trous par où les insectes pouvaient passer. Parfois ils sortaient sans revenir, d’autres fois ils allaient et venaient comme les abeilles. En automne, avec une paille on pouvait sucer le miel des alvéoles.
Ce jour-là les trois garçons continuèrent leur recherche, regardant sous les genévriers et sous les petits épicéas qui avaient poussé autour des tranchées. Ils allaient ainsi en silence pour découvrir les morilles, sans presque lever la tête, et ils se retrouvèrent au bord d’une clairière loin des sentiers.
— Ohé ! Balilla, où allez-vous ?
Ils entendirent qu’on les appelait.
Quatre hommes étaient assis dans l’herbe, fêtant certainement quelque chose, car devant eux, sur une couverture, étaient posés des verres, une fiasque, du pain, du saucisson, du fromage. Giacomo les reconnut tout de suite, car avec son père il y avait Nin, Angelo et Massimo. Son père dit :
— Viens ici. Où est-ce que vous allez ?
— On va aux morilles.
— Vous en avez trouvé ? En montant aux Busette c’est un bon endroit, mais c’est encore tôt, dit Angelo.
— Mais toi, demanda Nin Sech à Mario, tu n’étais pas passé par ici déjà l’année dernière ?
— Oui, toujours pour les morilles. C’est un bon endroit. Vous m’aviez donné du pain et du fromage.
— Eh oui, cette fois-là aussi c’était le 1er mai, dit Angelo Càstelar. Asseyez-vous avec nous et mangez quelque chose.
Ils leur offrirent du pain et du saucisson. Ils voulurent aussi leur faire boire une goutte de vin rouge et Massimo Ciorgolo demanda s’ils n’avaient pas des devoirs à faire.
— On en a, répondit Nino, mais aujourd’hui c’est une belle journée et on a décidé qu’il valait mieux venir ici.
— Vous avez bien fait. Nous, on ne travaille pas non plus. C’est vraiment une belle journée, répondit le père de Giacomo.
Ils finirent de manger le pain et le saucisson, remercièrent et se remirent en quête de morilles. Quand ils se furent un peu éloignés Mario demanda à Giacomo :
— Mais il fêtait quoi, ton père avec ses amis ?
— Moi je le sais, mais vous ne devez le dire à personne. Aujourd’hui, c’est le 1er mai, la fête du Travail. Quand ils étaient en France ils le faisaient toujours, mais ici, en Italie, c’est interdit. Je ne sais pas pourquoi c’est interdit.
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