Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 28 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 28

 

La foire de la Saint-Mathieu apportait sa splendeur dans les rues et sur les places du chef-lieu. Des villages des environs, des hameaux, les groupes arrivaient, à pas pressés, ainsi que les charrettes tirées par des chevaux à la queue enrubannée. Beaucoup de femmes marchaient nu-pieds dans leurs sabots et, avant d’entrer vraiment dans la foire, elles s’arrêtaient dans quelque coin à la limite du bourg pour enfiler leurs bas et leurs chaussures. Les chevaux, les vaches, les moutons, les cochons et la volaille étaient tous du côté du village, où les prés étaient les plus proches du centre. Là où les paysans traitaient leurs affaires se tenaient les étals avec la quincaillerie, les outils pour les bois et la campagne, avec les harnais pour les chevaux et les cordes et, toujours au même endroit, depuis des années, le pseudo-Allemand marchand de rasoirs, de lames de rasoir, ainsi que de pierres à aiguiser, faux et couteaux. Il exaltait ses objets à l’étal en criant en allemand, toujours habillé à la tyrolienne, une plume de faisan à son chapeau. Il disait : « Moi fenir de Solingen comme ces choses que je fends » mais Mario l’avait entendu parler en dialecte vénète des Basses-Terres avec son compère qui lui donnait la réplique au milieu des paysans qui se pressaient autour.

Il faisait de bonnes affaires et il surprenait tout le monde en mastiquant les lames de rasoir dans le papier qui les entourait, et en brisant avec ses dents le morceau de verre qu’il utilisait pour montrer la bonne qualité de ses pierres à aiguiser, dont il se servait comme un verrier de son diamant. Une fois il fut mis en difficulté par un émigrant qui lui adressa la parole en bon allemand, mais il dévia habilement la conversation en lui faisant cadeau d’un petit paquet de lames fabriquées à Solingen.

À proximité du pseudo-Allemand se dressait l’étal des libraires de Pontremoli, père, mère et fille. C’étaient les Tarantola et ils arrivaient la veille de la foire avec leur charrette recouverte d’une bâche. Un petit cheval blanc tirait jusqu’ici le lourd chargement et il fallait l’aider pendant la longue montée.

Giacomo et Mario s’étaient reconnus dans la foule et ils s’appelèrent de loin. Ils se perdirent de vue, ils se retrouvèrent :

— Ça fait des mois que je ne te vois pas. Irene m’a dit que tu faisais la récupération dans les Dolomites. Ça a bien marché ?

— Très bien. On en a beaucoup ramassé et ils nous l’ont même bien payé. Quelles montagnes, à les voir de près ! Le soir, des fois, elles deviennent d’abord rouges et puis violettes. Mais c’était dangereux aussi, et dans certains endroits on a dû s’attacher avec une corde achetée à Dobbiaco. Regarde : je te fais cadeau de cette médaille que j’ai trouvée sur le Monte Forame.

Sur la médaille figurait le profil d’un jeune soldat avec, autour, cette inscription que Mario lut une syllabe après l’autre : « Ca-ro-lus IDG Imp Aus Rex Boh et Rex Apost Hunng ». Sur l’envers, entre un trophée de lauriers et des drapeaux il lut : « For-titu-dini ».

— Merci. Elle appartenait certainement à un soldat autrichien. Je crois que c’est une médaille en souvenir du dernier empereur, qui s’appelait Charles.

— Écoute, Mario, j’ai là vingt lires et je voudrais acheter un cadeau pour Irene. Je pensais à un beau mouchoir en soie.

— Non, pas de mouchoir, on dit que ça porte malheur. Ils servent à essuyer les larmes. Allons voir aux étalages. Est-ce qu’Irene est là aussi ?

— Elle est avec sa mère, elles regardent les tissus.

— Alors si tu veux lui faire une surprise il ne faut pas qu’on se fasse voir.

Ils firent le tour des étalages, demandant les prix mais n’arrivant pas à se décider. À la fin Mario lui fit prendre un châle en laine dans les bleus clairs avec des franges blanches.

— Ça lui tiendra chaud aux épaules et elle se rappellera de moi, dit Giacomo.

— Moi, j’ai deux lires pour acheter des livres. Allons-y.

En poussant, en se perdant là où les gens s’attroupaient pour écouter les marchands les plus enjôleurs, ils arrivèrent devant l’étalage des Tarantola. Les livres étaient exposés bien en ordre : contes, aventures et voyages, romans d’amour, romans historiques, poèmes chevaleresques, policiers, livres d’occasion et même des dictionnaires pour les langues étrangères.

Après les avoir tous passés en revue, ils s’arrêtèrent devant les livres d’aventures. Mario hésitait beaucoup entre Michel Strogoff et Robinson Crusoé, mais ils coûtaient un peu plus de deux lires pièce et il aurait encore dû demander trente centimes à sa mère. En revanche, il y avait une série de livres « Écrivains italiens et étrangers choisis par Gian Dàuli » et, avec la réduction de cinquante pour cent, on pouvait en acheter deux. Il était peut-être difficile de choisir les bons. Mario les prenait en main, les feuilletait, lisait la couverture, les remettait en place. Les Tarantola le laissaient faire, car ils le connaissaient des foires précédentes.

— Allez, dépêche-toi, finit par lui dire Giacomo, je dois rencontrer Irene et mon père, là où on vend les cochons.

À la fin Mario se décida pour Le Livre de la jungle et L’Appel de la forêt.

— Quand je les aurai lus, je te les passerai. Ils doivent être bien.

Mme Tarantola lui rendit même vingt centimes :

— Va t’acheter une grappe de raisin.

Ils achetèrent deux grappes de raisin dit d’Amérique chez Betta, la femme de Toi.

Là où étaient exposés les animaux se tenaient les marchands de chevaux qui, de leur long fouet, indiquaient flancs, poitrail, jarrets, cou de la bête sur laquelle un possible acquéreur avait posé le regard, sans omettre jamais d’en ouvrir les mâchoires pour montrer la denture. De temps en temps ils détachaient un cheval du groupe, donnant de la voix pour qu’on leur laisse la place et faisant claquer leur fouet. Ils le faisaient aller, tenu en bride par un garçon d’écurie, tour à tour au pas et au trot. Dans un coin les maquignons cherchaient à mettre d’accord acheteur et vendeur en leur parlant à l’oreille, en les tirant par le bras, en cherchant à réunir ces deux mains droites après avoir craché sur la leur. Un peu plus loin, avant l’endroit où se tenaient les moutons, gardés par les chiens, car les bergers, comme toujours ce jour-là, étaient à l’auberge, se trouvaient les parcs avec les cochons destinés à l’engrais et les grandes cages en jonc avec les cochons de lait. C’est là que Giacomo avait rendez-vous avec son père.

Ils le virent qui était en train de traiter avec un marchand de Thiene. Lui voulait l’animal qu’il avait repéré pour cent dix lires, le marchand en voulait cent trente ; naturellement, ils conclurent l’affaire pour cent vingt. Au crayon gras, sur l’échine du cochon choisi, il fit écrire les lettres C G.

— Même s’il est maigre, il est beau, en longueur et sain ; à Noël il pourra arriver à cent vingt kilos nets, dit, à voix basse, le père à Giacomo.

Irene et son père arrivèrent à leur tour pour acheter un cochon ; ils le choisirent ensemble chez le même marchand qui garantissait les avoir achetés à l’alpage de Campo Poselaro.

Irene avait dans son cabas un coupon de toile métisse chanvre et coton, et elle trouva le moment pour murmurer à l’oreille de Giacomo :

— Ma mère m’a acheté de quoi faire deux draps, elle m’a dit qu’il faut s’y prendre à l’avance, comme ça on ne s’aperçoit pas de la dépense, et quand on arrive au mariage, la dot est toute faite.

Mario avait entendu lui aussi, et il vit que Giacomo rougissait tandis qu’il disait à Irene :

— Je t’ai acheté un cadeau. Tiens.

Elle avait ouvert le paquet avec le châle en s’écriant :

— Comme il est beau ! Qu’est-ce qu’il a dû te coûter ! Tu n’aurais pas dû ! (mais tout en disant cela elle l’essayait sur ses épaules). Il me tiendra chaud cet hiver. Comme il est beau ! Merci.

Après avoir marchandé et payé les deux cochons, les pères d’Irene et de Giacomo invitèrent les trois jeunes gens chez Margherita pour manger tous ensemble la traditionnelle soupe aux tripes. Mario s’excusa en disant que sa famille l’attendait à midi pour déjeuner. Il les rejoindrait plus tard.

À la maison, Mario eut la surprise de trouver dans la cour deux jeunes brebis blanches : elles avaient été achetées par son oncle qui était revenu d’Amérique. Avec les toisons, avant l’hiver, il se ferait un beau gilet pour être bien au chaud, naturellement après en avoir mangé la viande avec la polenta.

Mario déposa les deux livres dans sa chambre et, ayant déjeuné en hâte, il retourna dans les rues de la foire pour retrouver ses amis. Il passa devant le filou qui faisait le jeu du bonneteau pendant que les gendarmes étaient partis déjeuner, ainsi que devant l’étalage des objets inutiles où le bonimenteur se faisait enlacer par un serpent. Il donna un coup d’œil au vendeur du miraculeux onguent de marmotte qui tenait justement, sur son petit éventaire, une marmotte vivante à l’intérieur de sa cage. Il pensait que Giacomo et Irene devaient l’attendre Chez Margherita et il y courut, mais ils étaient déjà sortis.

En revanche, parmi les nombreux clients, Silvio Scelli jouait de son vieil accordéon tout en chantant, pour gagner sa soupe aux tripes, la chanson de Adoua : « Adoua est conquise, elle nous est revenue / Adoua est reconquise / les héros renaissent / va, ô victoire va, tout le monde sait / que Adoua est conquise. / Crions alalà ! »

Il retrouva ses amis là où ils avaient acheté les cochons ; ils les sortaient du parc pour les conduire à la maison. Il se joignit à eux et, ensemble, ils se dirigèrent vers le hameau.

Chemin faisant ils rencontrèrent Matio et Bepi qui discutaient des prix des moutons et de la laine, qui avaient inopinément augmenté.

— C’est un mauvais signe, disait Matio, les Dalla Bona et les Ava me racontaient que les Marzotto et les Rossi ont payé un peu plus que le cours. Cela veut dire qu’ils prévoient encore des augmentations.

— Peut-être parce que les Allemands et Mussolini veulent faire la guerre. Donc mieux vaut garder le peu de laine qu’on a.

— Oui, si tu n’as pas vraiment besoin d’argent, c’est comme avoir de l’or.

— Mais rappelle-toi, Bepi : « Ist pezzort lazzen de botta, bedar de oba », disaient nos anciens. Mieux vaut perdre la laine que le mouton.

— Mais regarde ces beaux cochons, tout en longueur. C’est sûr qu’ils vont être réussis, dit Bepi quand il les vit passer devant lui. Vous les avez payés combien ?

— Cent trente le mien et cent vingt celui de Giovanni.

— Vraiment une belle foire, aujourd’hui. Mais il n’y a pas beaucoup d’argent en circulation, dit Mario, et tout est devenu plus cher. C’est la faute à la guerre en Abyssinie.

Ils étaient arrivés à leur hameau. Giacomo, Irene et Mario, une badine à la main, couraient après les cochons qui quittaient de temps en temps la route, pour aller dans les prés. Les quatre hommes, derrière eux, parlaient de prix, de crise, de travaux. Du clocher, le son des six cloches concertantes « ad honorem Sancti Mattei apostoli et evangelistae » retentit et se répandit au-dessus des maisons, des prés, des bois et sur le travail des gens.

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