Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 31 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 31

 

Tous les jours Giacomo attendait sa convocation pour le concours. Quand il sut que les autres du pays avaient déjà été convoqués à Rome il fut très déçu, et il se rendit à l’inspection des forêts pour voir ce qu’on lui dirait de son exclusion. On ne sut rien lui répondre, ils ne comprenaient pas, eux non plus, pourquoi il n’avait pas été convoqué. Il se remit avec amertume à faire le récupérateur. Mario, fin novembre (il venait juste d’avoir dix-sept ans), partit pour Aoste où, à l’École militaire centrale d’alpinisme Duca degli Abruzzi, il avait demandé à suivre un cours de ski et d’escalade pour spécialistes. Nino, en juillet 1939, comme il cueillait des edelweiss, dévissa sur des rochers. Tous ses amis le veillèrent dans une petite église, après avoir recouvert son corps de fleurs.

Giacomo se présenta au conseil de révision et, comme c’est l’habitude pour l’occasion, les conscrits sonnèrent les cloches à toute volée. Ce jour-là non plus il ne comprit pas pourquoi le colonel qui présidait la commission de recrutement, au lieu de le verser dans les chasseurs alpins, comme presque tous les autres jeunes du pays, l’avait envoyé au loin dans l’infanterie. Non, il ne pouvait pas savoir que sur la table du colonel il y avait une note signalant que, sous son nom, au casier judiciaire, il était écrit : « En 1935 a participé à la grève, pendant la construction de l’ossuaire monumental. »

Sur les montagnes l’automne était lumineux et Vu, comme à l’habitude, creusait méthodiquement le long des tranchées. À l’intérieur de son sac il avait rangé dans les deux kilos de cartouches et peut-être dix kilos de plomb ; en sortant d’une casemate de Cima delle Saette il se retrouva devant un setter et nez à nez avec un homme qu’il reconnut. C’était le docteur Fabrello qui, chaque année, le dimanche, montait chasser le petit coq de bruyère.

— Bonjour Albino, lui dit le médecin. Comment allez-vous ?

— Bien. Bonjour. Je n’ai pas besoin du docteur. Vous êtes ici pour les coqs ?

— Oui, mais sans fusil. Je viendrai après la Saint-Mathieu. Vous en avez levé ?

— Sur le Chiesa il y a les lagopèdes des Alpes. Les coqs par-ci par-là. Les bergers cette année en ont trouvé pas mal.

— Albino, vous êtes au courant de la guerre ?

— Quelle guerre ?

— Vendredi dernier l’Allemagne a déclaré la guerre à la Pologne et hier la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne.

— Ça recommence exactement comme en 14, continua Vu, marmonnant un au revoir tout en s’éloignant sur le chemin, son chargement sur le dos.

Au Fontanello degli Alpini il rencontra Giacomo :

— Gamin, t’as entendu la nouvelle ? Le docteur Fabrello vient de me dire que la guerre a éclaté. Prépare-toi.

— Comment ? Quelle guerre ?

— La guerre. L’Allemagne contre la Pologne, la France et l’Angleterre contre l’Allemagne. Comme en 14. Après quoi ce sera le tour de l’Italie, de la Russie et de l’Amérique. Va chez ta fiancée avant qu’on t’appelle ; ne perds pas ton temps avec la récupération, continua Vu, le visage rembruni.

Il se souvenait peut-être de la fois où c’était lui qui avait été appelé pendant l’hiver 14 : de ces jours pleins d’amour avant le départ, et de l’amertume du retour.

— Gamin, lui dit-il encore, descends chez toi ce soir. Du matériel que tu as dans la galerie je m’en occuperai, quand ils seront là pour charger. Je t’apporterai l’argent. Va, va voir ton Irene.

Au début du printemps 1940, les récupérateurs avaient recommencé à travailler. Le 10 juin ils étaient du côté de l’Ortigara et Nin Sech avait raconté que c’est ce jour néfaste-là qu’en 1917 il était allé à l’assaut de cette montagne avec le bataillon des Sept Communes. Vingt-trois ans à peine s’étaient écoulés, et déjà se déchaînait une seconde guerre mondiale !

— Pensez un peu, disait Nin, d’abord tirer pour tuer les hommes et maintenant aller à la recherche des obus pour pouvoir manger !

Ce soir-là ils dormirent dans une galerie du Monte Chiesa : ils ne savaient pas que, dans ces dernières heures d’un long après-midi de printemps, Mussolini, du balcon du Palazzo Venezia, avait annoncé l’entrée en guerre de l’Italie au côté de l’Allemagne. Ils l’apprirent le lendemain quand Mario Ballot, qui était descendu au village pour rencontrer une fille, une fois revenu parmi eux, raconta, en le mimant, le discours du Duce. Assis autour du Fontanello dei Campigoletti, où ils s’étaient réunis pour manger, ils se tordaient de rire, mais Nin Sech et Massimo étaient sérieux, l’air pas content, le morceau de polenta leur restait en travers. À un certain moment, Nin se leva et, criant un juron – lui qui ne jurait jamais –, lança sa pioche au loin, saisit son sac avec ses affaires et il se mit en route en silence le long de la vallée de l’Agnella, maudissant le fascisme et la maison de Savoie.

L’été passa rapidement. La récupération rapportait et même ceux qui avaient l’obligation de la formation prémilitaire ne songeaient pas à perdre une journée de travail pour aller au samedi fasciste. Dans les hameaux, on entendait les nouvelles de la guerre à travers la radio de Maria Plebs, ou on les lisait dans les lettres des soldats au front. Dans les montagnes les récupérateurs parlaient librement parce que aucune oreille ennemie ne pouvait écouter. Après la défaite de la France et la déconvenue de ceux qui, à Paris, pendant la guerre d’Espagne, avaient manifesté avec le Front populaire contre le fascisme, arrivèrent les nouvelles de la guerre contre la Grèce, et un soir de fin novembre, à la veillée, fut commentée une phrase qu’Albino Pûn, caporal-chef de l’artillerie de montagne, avait écrite à sa famille : « … ici, en Albanie, la terre est très dure, mais on ne pioche jamais, nous, on bêche seulement… » Et chacun sait qu’en piochant on avance et qu’en bêchant on recule, mais ceux de la censure ne l’avaient pas compris.

Les avis de décès des premiers soldats tués sur les champs de bataille arrivèrent aussi : Rocco della Nana, Toni de la Casetta Rossa, Bepi Mésele, Bibi. Non, ce n’était plus un jeu comme quand on était enfants sur les tas de pierres des Laiten ou dans les tranchées de la Clama, ce n’était pas des morts pour faire semblant, et dans les maisons où arrivait la nouvelle, les portes et les fenêtres restaient closes, et l’archiprêtre allait en silence rendre visite à ceux qui pleuraient.

C’est dans cette période-là que Giacomo reçut sa feuille d’appel. Le train, dans un premier temps, le conduisit pour l’instruction dans une caserne du Piémont. Puis avec un groupe de recrues, il erra en train à droite et à gauche à travers l’Italie, à la poursuite d’un détachement qu’il n’atteignait jamais car il se déplaçait sans cesse. Enfin, dans les environs de Rome, il trouva son affectation définitive au 81e régiment d’infanterie de la division Torino, qui, dans les papiers de l’état-major, faisait partie d’un corps auto-transporté, même si les moyens de transport manquaient.

En juin 1941, après qu’en Albanie s’était conclue la campagne contre la Grèce, Mario était venu en permission spéciale et, ce jour-là, à Vicence, il était dans l’attente du train qui devait le ramener au régiment. En entrant au Foyer du soldat, assis dans un coin, seul, il reconnut Giacomo. Il s’approcha en souriant, en l’appelant par son nom. Giacomo se leva, d’abord perplexe, sur le coup, en voyant un sergent des chasseurs alpins, puis étonné et, enfin, ému. Ils s’embrassèrent et ils demandèrent tous les deux en même temps :

— Tu vas où ?

Ils s’assirent, ils restèrent un moment en silence, en se regardant. Puis Giacomo répéta :

— Tu vas où ? Moi, je vais chez moi pour une courte permission car je suis en partance pour la Russie.

— Je suis resté chez moi un mois, j’étais allé en Albanie. Maintenant je retourne au régiment. Ça fait presque deux ans qu’on ne s’est pas vus.

— Des fois le temps va vite, des fois il va lentement. Comme tu vois, ils m’ont mis dans l’infanterie. Je suis mon destin.

— Comment va Irene ? Et ta famille ?

— Irene est à la maison, où elle m’attend. Mais ça aurait été mieux de suivre son conseil il y a trois ans quand elle me proposait d’aller en Australie ; de demander à mon beau-frère de me faire venir, et après de nous marier par procuration au bout d’un an. J’ai attendu trop longtemps ; quand j’ai décidé de demander mon passeport, on m’a répondu qu’on ne pouvait pas me le donner à cause des obligations militaires.

— Je suis désolé pour toi. Mais cette guerre devrait finir vite et après, tout va changer. Et ta mère ? Est-ce que ton père est revenu d’Afrique ?

— Ma mère va bien ; mon père est revenu avec des amibes, un peu avant que la guerre n’éclate. Ma grand-mère est morte l’hiver dernier.

— Ta grand-mère, c’était vraiment une brave femme et qui avait toute sa tête.

Ils parlèrent de trois jeunes du pays morts en Albanie (Rocco avait été leur camarade d’école) ; de Nino qui était tombé des rochers pour cueillir des edelweiss. Ils se souvinrent aussi des compétitions de ski et des filles.

— Chez moi, dit Giacomo, j’ai encore un livre que tu m’avais prêté, je ne te l’avais pas rendu parce qu’il me plaisait.

— C’est quel livre ?

— Michel Strogoff. Ma grand-mère aussi le lisait.

— Ne t’en fais pas, quand nous reviendrons je t’en ferai lire des plus beaux. Tu prends quelque chose ? On mange quelque chose ensemble ?

Ils mangèrent chacun un sandwich avec du fromage, ils burent deux verres de vin. Le train pour Milan-Turin entrait en gare et Mario se leva.

— Dans un quart d’heure le tien aussi devrait partir. Ce soir tu seras avec Irene et ta famille, dit-il, rappelle-toi de leur dire bonjour de ma part.

Giacomo l’accompagna jusqu’au quai. Ils ne se dirent plus rien. Le train arriva ; Mario monta dans un wagon de troisième classe, et il se mit à une fenêtre :

— Ciao, lui dit-il.

Et après, comme si douze années ne s’étaient pas écoulées, en riant :

— Giacomo, est-ce que tu sais me dire la classification du cerisier ?

Giacomo resta perplexe, puis il rit lui aussi et, tandis que le train se mettait en marche, il lui cria :

— Dicotylédone, famille des rosacées, genre Prunus, espèce avium.

Sept mois après cette rencontre Mario se retrouva lui aussi sur le front russe. C’était l’hiver le plus froid du siècle, la machine de guerre allemande en fut congelée. Avec d’autres chasseurs alpins il devait y entraîner à la pratique des skis les soldats du corps expéditionnaire italien. Il n’y a qu’au régiment qu’on pouvait penser ça, à savoir entraîner au front des gens qui n’avaient jamais skié. Mais quand ils arrivèrent en Russie on les affecta au bataillon de skieurs Monte Cervino, avec lequel ils étaient partis, et qui était composé de volontaires : tous des têtes brûlées. Ils étaient arrivés après un voyage interminable au cœur de l’hiver et, de Jassinovataja, dans les environs de Stalino, ils continuèrent à pied vers Rikovo. Un soir ils s’arrêtèrent dans un village et Mario, avec son groupe, passa la nuit dans une isba abandonnée. Sur le sol se trouvait encore la paille sur laquelle devaient avoir dormi des soldats de passage. Son regard fut attiré par un mur enfumé où il lut ces mots écrits avec un morceau de charbon : BONJOUR AUX GENS DU PAYS QUI PASSENT PAR ICI et, en dessous, le prénom et le nom de Giacomo, celui de son hameau et la date du 18 décembre 1941. Son cœur se réjouit et il sourit, pensant qu’il le rencontrerait.

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