Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 10 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 10

 

Le père de Giacomo avait rapporté de France des économies pour près de trois mille lires. Un petit capital ! Pendant ces mois d’hiver il profita de la tranquillité de sa maison. C’était le premier long repos de sa vie. Certains après-midi il allait jusqu’au café des Fort jouer aux cartes avec Vittorio, Ernesto et Toni Boulanger. Le dimanche après-midi, du village, arrivaient aussi Toni Moro avec Angelina, Ménego Stern, Piero, Nane Scajari et quelques autres. Moro Ballot arrivait avec les filles du hameau et alors Vittorio prenait son accordéon. Ménego Vuz accordait sa guitare et allez ! on se mettait à danser valses et mazurkas. Il suffisait d’un peu de vin pour faire la fête et s’amuser. Matteo, lui aussi dansait, avec Olga.

Matteo reçut une lettre d’Australie ; elle venait d’un frère de son père qui avait émigré là-bas en 1903. Il avait épousé une Anglaise ; mais l’oncle Nicolas n’avait pas d’enfants. Il lui écrivait que s’il était sans travail il pouvait lui en donner un. Il possédait à Melbourne une petite entreprise de construction ; il s’était fait tout seul, en commençant comme simple maçon. Sur les chantiers son neveu Matteo pourrait être l’œil du maître. Quant aux frais de voyage, il s’en chargeait lui-même auprès du Lloyd Triestino.

Avant de lui répondre, Matteo y réfléchit pendant quelques jours. Il voulait aussi en parler avec Olga. Il finit par lui écrire que l’idée d’aller en Australie ne lui déplaisait pas, mais qu’il avait promis à la fille de Giovanni de l’épouser. L’oncle lui écrivit à nouveau en lui proposant deux solutions : « Je paye le voyage pour elle aussi, ou bien tu descends jusqu’ici seul et quand tu auras gagné assez d’argent tu la feras venir à tes frais. »

Quelques soirs après, chez Olga ils en parlèrent longuement. Giacomo écoutait en silence ; après tout, ça l’embêtait d’imaginer sa sœur si loin : l’Australie, il l’avait vu sur le globe, était de l’autre côté de la terre !

— Ce n’est pas juste que ton oncle Nicolas paye aussi le voyage pour Olga ; mais ce n’est pas juste non plus que nous, on se saigne aux quatre veines pour payer pour elle. Et puis il faudra aussi penser à la dot, dit le père après avoir écouté Matteo.

— Si c’est pour la dot, intervint la mère, on peut dire qu’elle est faite. Quand tu m’envoyais l’argent de France je passais toujours chez Piero Ghellar acheter quelque chose. Il ne devrait manquer que les couvertures et quelques draps.

Olga la regarda avec étonnement :

— Et moi qui ne savais rien !

— Ce n’était pas la peine que tu le saches.

— Mais ce n’est pas là le problème. Oui, la dot c’est bien, dit Matteo, mais il s’agit de savoir si on se marie avant, moi je pars et tu me rejoins après, ou bien si tu attends pour me rejoindre que je t’envoie l’argent pour le voyage et on se marie en Australie. Ou bien encore si on se marie par procuration.

— Si je peux dire quelque chose, dit alors la grand-mère, pour payer le voyage d’Olga je suis prête à vendre le pré sur le Moor.

— Et après, à la vache, qu’est-ce qu’on donne à manger ? Au moins du pré on retire le lait pour la maison, l’interrompit la mère de Giacomo.

Le père restait silencieux, absorbé dans ses pensées, regardant le bois que le feu consommait dans l’âtre. Puis il intervint :

— Pour moi, on pourrait faire comme ça : tu pars et tu vas en Australie, quand tu as assez d’argent tu épouses Olga par procuration et elle te rejoint.

— Mais c’est pas demain la veille.

— Si tu as confiance en moi, on pourrait faire comme ça.

— Et alors, pourquoi ne pas nous marier avant ?

— Et après, si tu tombes enceinte, est-ce que tu vas faire le voyage avec l’enfant ? dit la grand-mère. L’Australie, c’est pas la porte à côté !

— Tout compte fait, conclut le père, il vaut peut-être mieux se faire payer le voyage par ton oncle Nicolas. Là-bas, en travaillant pour lui, tu pourras le rembourser et qu’on n’en parle plus.

Et ainsi fut fait. Le père d’Olga ne perdit pas de temps et quelques jours après cette discussion il se rendit à la scierie des Carisc acheter les planches pour fabriquer les malles où ranger la dot ; il choisit de belles planches d’épicéa, sans nœuds. Avec Matteo ils allèrent les menuiser chez Bepi Pegola et ils firent deux malles robustes avec des ferrures forgées par Patao ; on y rangea avec soin la dot qui avait été complétée par trois couvertures et six paires de draps.

Ce qui avait été décidé, Matteo l’écrivit tout de suite en Australie. L’oncle Nicolas répondit que le voyage pour lui et pour sa femme avait déjà été fixé avec le Lloyd Triestino ; mais il fallut plus de trois mois aux lettres pour aller et revenir. Ayant reçu la confirmation, ils firent préparer les papiers pour les passeports ainsi que les autres certificats demandés par le consulat d’Australie à Venise. En attendant, les bans furent publiés sur la porte de l’église et à la mairie. On fixa le jour de la noce et on arrangea les choses pour qu’après la cérémonie les mariés prennent le train pour Vicence, et de là le train pour Trieste, où le paquebot Oceania les attendait pour leur très long voyage de noces. Les malles furent expédiées à l’avance par chemin de fer.

Le matin, avant qu’on descende tous ensemble du hameau au village, dans la maison d’Olga comme dans celle de Matteo furent offerts des gâteaux, du vin doux et du vin sec, du chocolat chaud, du gros et du petit saucisson, du fromage frais et du fromage affiné, du pain de seigle et du pain blanc, du café et de la gnôle. On leva son verre à la santé des mariés et on chanta. Sur les buffets on avait exposé les cadeaux, certains plaisants, d’autres utiles. En pensant au long voyage qui les attendait, quelqu’un leur avait offert un jeu de cartes.

Dès que les cloches commencèrent à sonner à toute volée, on se mit en route : devant, les mariés avec leurs témoins et derrière, les parents, les amis et les amies. Giacomo dit à Irene :

— Nous voilà même beau-frère et belle-sœur, et il lui prit la main.

Le petit cortège avançait en silence : le son joyeux des cloches, le matin d’été avec le parfum du foin qui séchait dans les prés et tout ce qu’on voyait alentour avait suscité une forte émotion. Les mariés, qui partaient si loin, sentaient qu’ils laissaient pour toujours leurs montagnes et leur horizon. Ceux qui restaient pensaient que s’en allait aussi une part d’eux-mêmes. Tous marchaient le cœur gros.

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