Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 17 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 17

 

 

Plus que jamais on attendait le dégel et le printemps ; sur les pentes ensoleillées étaient déjà arrivées les alouettes qui, disaient les vieux, s’en retournaient vers la plaine le soir, car ici, la nuit, il gelait encore. On attendait aussi la reprise des travaux et le moment d’apporter le fumier sur les champs de pommes de terre. Mais déjà les Grass le transportaient dans leurs hottes, et un pas après l’autre, de bonne heure, ils gravissaient un sentier entre la neige encore gelée et la terre nue : entre harnust et happar, disait-on dans la vieille langue. Les Grass faisaient tous les travaux des champs en avance car si on rouvrait le chantier du grand ossuaire, ou s’il y avait à remettre en état quelque route dans le secteur, on avait déjà ce que chez soi il fallait faire.

Giacomo et son père, quand le soleil en fin de matinée venait réchauffer les terres des indivis, allaient eux aussi avec leur pioche et leur bêche débroussailler un petit bout de terrain vers le bois. Le père tout comme la grand-mère pensaient qu’on pourrait y cultiver des lentilles ; et peut-être bien des pommes de terre l’année suivante. Arriver au mois de novembre avec vingt kilos de lentilles à la maison cela voulait dire de bonnes soupes pour tout l’hiver.

Cinq kilos de lentilles à semer, ils les avaient empruntés aux Zai qui, l’année d’avant, avaient labouré un grand champ sur le Poltrecche et fait une excellente récolte ; au cas où ils n’auraient pu les rendre, ils les payeraient avec l’argent de la récupération.

Ils n’étaient pas les seuls, vers la fin de l’hiver, qui travaillaient à l’essartage des indivis, entre les propriétés privées et le bois. Çà et là alentour, dans les lieux ensoleillés, s’élevait la fumée de l’écobuage : on brûlait les broussailles et les touffes d’herbe. Avec les cailloux de la moraine ou avec les pierres, on construisait des murettes pour épauler le terrain et réduire la pente ; en dessous, on remettait les cailloux ou le gravier et au-dessus la terre qui avait été mise en tas avec soin pendant le défonçage. S’il n’y avait pas assez de fumier, on mêlait à la terre des feuilles de hêtre ou de la ramille d’épicéa coupée menue. Au mois d’avril, avec l’arrivée du coucou, les travaux achevés apparaissaient si bien ordonnés, précis et harmonieux que le paysage s’en trouvait agrémenté et, pour ceux qui montaient vers le Petareitele, ils étaient si beaux à regarder que ce lieu était appelé les « jardins ».

Quand sonnait la cloche de midi les voisins se réunissaient pour manger et pour causer des choses de la vie et aussi fumer tranquillement une pipe. De temps en temps, le garde Gigio Rizzo passait contrôler les travaux et voir si tout se déroulait selon les règles non écrites : ne pas endommager le bois et ne pas se disputer sur les limites. Il lui revenait aussi de considérer la surface défrichée par chaque famille étant donné que, à partir de l’année suivante, il faudrait payer un droit communal sur l’emphytéose.

Gigio Rizzo était sévère mais juste, clair en son bref parler. Irréprochable dans son uniforme de garde forestier, ses brodequins bien graissés, son bâton de cornouiller à la poignée recourbée et son pas décidé, on sentait sa présence constante, même quand on ne le voyait pas. Il ne se promenait jamais armé, et s’il entendait parfois des propos subversifs ce n’est certainement pas lui qui les rapportait au podestat. Comme le jour où le père de Giacomo se laissa aller à parler de la misère et de la façon dont le Duce, en réévaluant la lire et en diminuant les payes, avait aidé les capitalistes au lieu des prolétaires.

Quand la neige commença à se retirer vers les hauteurs, les hommes reprirent le travail de récupération, laissant aux femmes la tâche de semer et de cultiver les champs défrichés.

Les travaux de construction de l’ossuaire monumental recommencèrent également. Dans les carrières dispersées sur le Plateau on extrayait les blocs de marbre blanc et l’inspecteur représentant le ministère des Travaux publics allait les contrôler, écartant inexorablement ceux qui présentaient des défauts. Parfois les carriers cherchaient à pallier une cassure ou un défaut avec de la poudre du même marbre et un mastic spécial, mais l’inspecteur avait l’œil à tout, et de sa masse il rendait le bloc inutilisable, même pour des emplois plus limités que ceux qui avaient été prévus.

À partir de carrières de marbre situées jusqu’à deux heures de chemin, les blocs étaient transportés sur la colline des Laiten au moyen de chariots que traînaient des chevaux et des mulets. C’est là que se faisait le travail de finition exécuté par les tailleurs de pierre conformément aux dessins, car chaque morceau avait été numéroté et avait une place fixée par le projet. Les manœuvres, à l’aide de leviers, de rouleaux, de vérins et de palans, se chargeaient ensuite de les soulever jusqu’à l’endroit où ils étaient posés par les maçons. Le grouillement ordonné du chantier était semblable à celui d’une fourmilière ; les chefs surveillaient avec attention la moindre chose ; les ingénieurs de l’entreprise Ferlini & Roncato redoutaient l’inspecteur qui arrivait en silence, par surprise et qui en quelques mots, d’un geste, faisait démolir les travaux qui n’avaient pas été exécutés selon les règles de l’art, ou remplacer un bloc déjà posé.

Une journée chaude et étouffante de juin un chef vit un manœuvre dont la chemise n’était pas trempée de sueur.

— Toi ! Oui, toi. Viens ici. Pourquoi n’es-tu pas trempé de sueur ? Tu t’es reposé à l’ombre jusqu’à maintenant ?

— Moi, chef, je ne transpire jamais. C’est dans ma nature de ne pas transpirer.

— Impossible. Ne me raconte pas d’histoires, ici on transpire tous. Dans la construction du monument aux héros il n’y a pas de place pour les malins.

— Ce n’est pas de ma faute si je ne transpire pas. Vous n’avez qu’à le demander à mes camarades.

— Je ne veux pas le savoir. T’es renvoyé. Et rappelle-toi : compagnons et non pas camarades. Reviens samedi toucher ta paye.

Il était peut-être mal luné parce que, ce matin-là, en rentrant dans un WC du chantier il avait lu sur les planches, écrit au charbon : LE DUCE AU POTEAU. Ce même chef montrait en exemple aux manœuvres un géant naïf de l’infanterie de montagne, libéré récemment ; un type dont on racontait qu’il présentait les armes avec le canon d’un obusier de 75/13. Il avait la force d’un cheval et l’esprit d’un enfant ; il manœuvrait les blocs avec leviers et rouleaux comme s’il s’était agi de pierre ponce au lieu de marbre compact et lourd.

À midi, les ouvriers cherchaient une place à l’ombre des excavations ou des murs en construction, ils allumaient un feu avec les chutes de bois laissées par les charpentiers, et ils réchauffaient sur les braises leur gamelle de soupe et de polenta apportée de chez eux. Pendant cette heure de repos des enfants montaient du village aux Laiten, attirés peut-être par les changements que la colline de leurs jeux était en train de subir, et aussi par la curiosité pour tous ces travaux. Ils finissaient par connaître par leur prénom les ouvriers qui venaient même des villages voisins ; parmi eux, se trouvaient des jeunes, presque des enfants, et des vieux aux cheveux gris. Beaucoup avaient participé à la Grande Guerre mais le fait de construire le grand monument qui devait accueillir les ossements de leurs camarades ne semblait pas les émouvoir.

Mario montait lui aussi presque tous les jours ; beaucoup d’ouvriers connaissaient sa famille et une fois ils lui demandèrent d’aller acheter une fiasque de vin. Ils étaient huit autour de cette polenta en train de dorer sur la braise, et avec trente centimes par tête ils réunirent deux lires quarante : le prix d’une fiasque de vin du pays. Mario courut à la boutique de sa famille y acheter le vin et, toujours en courant, il revint sur la colline, car les ouvriers devaient reprendre leur travail. Qu’au moins ils aient le temps de boire deux verres en paix. Ce jour-là, à table, le grand-père lui dit :

— À midi moins dix tu devrais monter chez les ouvriers avec deux cabas et six fiasques de vin. Peut-être que tu pourrais tous les vendre.

C’est ainsi que, quand les chefs sifflaient la fin du travail, Mario s’arrangeait pour se trouver sur les Laiten avec les cabas et six fiasques. Il passait parmi les ouvriers qui se mettaient d’accord entre eux pour réunir les deux lires et quarante centimes. Parfois, quand le jour de la paye était loin derrière, ils demandaient une fiasque de vin à crédit et Mario, comme le lui avait appris son grand-père, le leur accordait sans rien noter, car les pauvres ne trichent pas. Une fois vendu le vin il restait là à écouter leurs discours.

Un jour il entendit un récit qui l’impressionna. Nando de l’Ecchele raconta qu’un soir, comme il rentrait à la maison après avoir vendu son matériel de récupération et s’être arrêté avec Vu boire un verre à la Margherita, une fois arrivé aux Confini, juste là où il y a la croix, il se retrouva nez à nez avec une file silencieuse de soldats qui traversaient la route. C’était la pleine lune, de temps en temps celle-ci sortait des nuages, à ce moment-là il faisait clair et il les voyait bien. Ils étaient pâles, silencieux, ne faisaient pas de bruit en marchant, mais on entendait leurs soupirs. La longue file venait des montagnes, au sud, traversait la conque parmi les collines pour remonter ensuite par le Val de Nos, vers les sommets.

D’autres files, morcelées, rejoignaient celle-là, descendant des montagnes comme des ruisseaux. On ne voyait pas d’où elles partaient ni où elles arrivaient. Il était resté là, pétrifié, jusqu’à l’aube et quand revint la lumière du soleil, après que la lune eut disparu, tout s’évanouit.

— C’est les âmes des soldats morts, dit un vieux manœuvre qui, pendant la guerre, avait été conducteur de mulets.

— Mais c’étaient des Italiens ou des Autrichiens ? demanda un autre.

— Je ne me rappelle pas, répondit Nando. Peut-être qu’ils étaient ensemble.

— À mon avis, dit l’un d’eux, tu avais bu un verre de trop avec Vu. Va savoir ce qu’il t’aura raconté.

— Je n’avais pas bu. Un demi-litre à deux, ce n’est rien.

— Ici on travaille à construire un monument pour les ossements des soldats mais leurs âmes continuent à errer au milieu de ces montagnes, dit le premier qui avait parlé.

Ils gardèrent le silence jusqu’à ce qu’ils entendent le coup de sifflet du chef qui les rappelait au travail. Mario aussi, troublé, rentra à la maison sans s’arrêter dans les prés et, étant monté dans sa chambre, il se mit à sa table pour écrire un poème qui a disparu. Il n’en est resté que trois vers :

« Sous la froide lumière de la lune vont / les vivants et les morts / ensemble sur les monts. »

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