Les saisons de Giacomo
Chapitre 15
L’automne était arrivé vite et d’un coup, et les pluies insistantes qui accompagnent toujours le passage des bécasses avaient ralenti les sorties des récupérateurs. Un dimanche de novembre dans l’après-midi, quatre amis s’étaient retrouvés sous l’auvent de Piero Ghellar. Les mains dans les poches, transis, ils contemplaient la tristesse planant sur la place et dans les rues. Ils venaient de compter leur argent pour voir combien ils avaient en poche et l’un d’eux explosa :
— En s’y mettant à quatre on n’arrive même pas à réunir quatre lires pour le cinéma. Même pas une lire pour boire un demi-litre de vin au bistrot. Est-ce que c’est une vie ?
— Moi, je m’inscris au parti fasciste, ensuite, je fais une demande pour la milice des frontières.
— Ce serait mieux dans la Milice des forêts, lui dit le premier.
— Là, c’est plus difficile. Il faut être pistonné. Et puis qui sait quand ils vont publier les avis de recrutement, dit un autre.
— Demain je vais à la mairie voir s’il y en a, reprit le premier. N’importe quel recrutement. Ici on ne peut plus rester. S’il le faut, je vais en Suisse sans passeport travailler dans les chantiers en haute montagne, là où est Toni Ballot.
— À côté des bains publics, là où ils mettent les avis, j’ai l’impression d’en avoir vu un. On va y voir ?
Ils s’approchèrent pour lire. C’était un appel à s’engager dans les carabiniers royaux pour une durée de deux ans, avec possibilité de rengagement et incorporation définitive. Après l’avoir lu attentivement à voix haute, celui d’entre eux qui voulait partir à tout prix dit :
— Demain matin je vais à l’état civil demander les papiers. Pour les frais de papier timbré je vendrai le matériel que j’ai mis de côté dans une baraque.
— Eh non, dit un autre, moi, dans les carabiniers, j’y vais pas. J’attends l’avis pour la Milice des forêts. En attendant, je m’inscrirai au parti fasciste et j’espère qu’entre-temps je ne recevrai pas la carte rose…
C’était l’avis d’incorporation qui donnait droit à un voyage gratis de chez soi à la caserne à laquelle on était destiné.
Par la route, pendant ce temps, montait Albino Vu à pas lents. Ils lui dirent bonjour, avant de lui demander :
— Vous allez au cinéma ?
— Au ciné ? Ce n’est pas la peine d’aller au cinématographe. La vie, c’est déjà du cinéma. Hier soir j’ai bu un peu et j’ai passé la nuit chez les carabiniers. C’est des braves gens. Maintenant que la cuite est passée je retourne au Boscosecco.
Il s’arrêta pour respirer profondément car depuis longtemps il n’avait pas fait un aussi long discours. Mais ces quatre-là il les connaissait depuis longtemps, du temps où ils étaient enfants et qu’ils allaient à la chasse avec des fusils alésés.
— On passe un beau film, avec une charmante actrice, Greta Garbo : elle joue le rôle de la reine de Suède, dit celui qui voulait aller dans la Milice des forêts.
— Les femmes même si elles ont du charme et qu’elles sont belles, vous ne devez pas écouter leurs mensonges, répondit Vu en reprenant son pas de traînard, son sac de récupérateur sur le dos.
On racontait qu’Albino Vu était comme ça parce que au retour de la guerre il avait découvert que, pendant qu’il était dans les tranchées, sa femme se payait du bon temps avec un ami à lui qui avait été réformé. Depuis, il avait quitté son village, sa maison et tout le reste pour se retirer dans les montagnes et vivre là où il avait combattu et perdu tant d’amis sincères. Même durant l’hiver il restait terré dans quelque alpage ou dans quelque abri de guerre à attendre le printemps. Il lui suffisait de peu pour vivre, de très peu. Ce qu’il récupérait valait plus par la qualité que par la quantité et n’était jamais volumineux : de la poudre sèche pour les chasseurs auxquels il demandait en échange des vieilles chaussures ou des vieux vêtements ; le cuivre, il le vendait à Seber pour acheter ensuite la nourriture qu’il estimait nécessaire pour une certaine période, jamais davantage ; ce qui lui restait, il le dépensait en vin chez Pozza ou chez Toni della Pesa où il tenait des discours philosophiques avec Gigi Motocycliste. Les quatre copains le regardèrent s’éloigner. Il chantait une chanson qui mettait de la gaieté dans la rue.
La crise survint pour les récupérateurs car avec la réévaluation de la lire le prix des métaux baissa. Mais la Milice des forêts et les gardes forestiers communaux furent encore davantage responsables de cette crise : ils disaient que les récupérateurs, en creusant, abîmaient la couverture herbeuse des prés et que, dans la zone boisée, ils nuisaient au renouvellement en gênant la croissance des jeunes plantes. Pour ces raisons il y eut des dénonciations à l’autorité judiciaire, suivies d’amendes et même d’emprisonnement.
Un jour, à l’approche de l’été de 1931, on apprit que le Parti national fasciste organiserait, chez nous précisément, un grand camp pour les enfants des Italiens à l’étranger. Les prés fertiles de la Rendola avaient été choisis : ils furent fauchés et le foin ramassé avant le temps. Les récupérateurs finissaient par dire :
— Nous, ils nous mettent une amende si on creuse dans la caillasse et à ces gens qui bousillent les plus beaux prés on leur fait même une fête.
Le père de Giacomo, saisi par la curiosité, voulut un après-midi aller jusqu’à la Rendola pour voir ce fameux camp. On y marquait les emplacements pour les tentes, mettant en place les cuisines et creusant des fossés pour les latrines. Deux ouvriers de la mairie travaillaient avec des inconnus, peut-être des volontaires de la Milice pour la sécurité nationale, venus de la plaine.
— Toi ! lui dit à un certain moment un homme en short, le torse nu. Est-ce que tu veux travailler, toi ?
— Oui, mais pas pour rien.
— Ôte ta veste et viens ici.
C’est ainsi que le père de Giacomo eut du travail pour presque deux mois. Au début il s’était agi d’installer les tentes en les alignant conformément au plan ; en quittant la route du village on s’engageait dans une allée à l’entrée de laquelle étaient plantés deux grands mâts avec des drapeaux tricolores et l’écusson de la famille de Savoie ; le long de l’allée, encore des mâts avec des drapeaux jusqu’à la crête de la colline en pente douce, où trônait un grand portrait de Mussolini avec sa tête tondue. Et tout autour l’esplanade, pour les rassemblements, pour hisser et amener les couleurs. Une tente pouvait contenir jusqu’à une vingtaine de jeunes et sur les lits de camp superposés, en fer et en toile, il y avait de la place pour un millier d’« avant-gardistes ». Il fallut avoir recours à une conduite d’eau provisoire branchée sur l’aqueduc communal, installer les points d’eau avec des dizaines de robinets. Bref, un grand travail. Le père de Giacomo montra tout de suite qu’il s’y connaissait. Le soir, quand il rentrait, dans les poches de sa veste il avait toujours quelque chose : du pain, des morceaux de pâte de coing emballés dans du papier de soie, de la mortadelle ; c’était parce qu’à midi on lui donnait un repas abondant et que le goûter de cinq heures lui semblait du gaspillage ; tout ce qui était en plus était bon pour le dîner, à la maison.
Au bout de quinze jours arrivèrent le federale, le podestat et d’autres autorités qui venaient de Rome pour voir où en était le camp Mussolini. Les chauffeurs et les accompagnateurs bondissaient comme des automates.
— Vous êtes en retard, dit le federale. Il faut accélérer. Préparez aussi les arcs de triomphe avec des branches de sapin et les faisceaux, comme il faut, les verges et les haches liées ensemble. Et aux guérites pour les sentinelles, vous y avez pensé ? Demain devrait arriver le camion avec les mousquets. Vous vous êtes occupés des râteliers ? Et que ça saute !
Afin d’accélérer les travaux, vu qu’après manger les miliciens volontaires disparaissaient dans les tentes les plus éloignées pour une petite sieste, le père de Giacomo conseilla au directeur de prendre d’autres ouvriers.
— J’en connais deux qui sont bons, dit-il, des gens qui savent travailler et qui ne renâclent pas à la besogne.
— Il faut peut-être faire comme ça. Fais-les venir demain matin. Je veux les voir à l’essai.
Le lendemain Giovanni se présenta avec Moro et Moleta, récupérateurs. Moro Soll, en braillant avec les miliciens, Moleta, en silence, donnèrent une nouvelle impulsion aux travaux.
Les arrivées commencèrent par le petit train à crémaillère. « Les avant-gardistes, fils des Italiens à l’étranger, écoutant avec affection la grande voix de leur Mère, sont venus sur le haut Plateau de tous les points du monde : des zones torrides de l’Afrique et des zones brumeuses du Nord, des lointaines Amériques aux Nations proches d’au-delà des Alpes. Au camp Mussolini, l’idiome de Dante a retrouvé le chemin du cœur de chacun, parmi tant de barbarismes, la langue de la patrie, doux véhicule de foi et rempart solide de la nationalité, s’est affirmée dans sa fascinante douceur. Et les jeunes visitant ces monts pourront ressentir la beauté des récits héroïques que souvent leurs pères – engagés volontaires – leur avaient fait entendre dans une terre lointaine, au milieu d’un sang étranger, et, interprétant l’éloquence muette des souvenirs, ils se sentiront avec encore plus de force orgueilleux d’être les enfants de l’Italie… », ainsi fut-il écrit.
Un jour le directeur, dont le père de Giacomo sut par la suite que c’était un adjudant des bersagliers prêté par l’armée, lui demanda s’il savait aussi cuisiner. Il n’y pensa pas à deux fois et dit que oui ; de cette façon lui, ainsi que Moro Soll, firent leur entrée dans les cuisines comme aides des cuisiniers professionnels.
Au camp les arrivées avaient pris fin. Les journées étaient réglées par le son du clairon : réveil, petit déjeuner, rassemblement, lever des couleurs, prière pour le roi, pour le Duce, pour la patrie, pour les familles lointaines. Chœurs : Sole che sorgi, Giovinezza. Après gymnastique, instruction en ordre serré avec le mousquet, jeux collectifs pour « inculquer la discipline ou le sens de l’ordre ; pour conférer une belle prestance, l’esprit de décision, la rapidité dans l’action, pour améliorer le fonctionnement de l’organisme ». Les équipes sortaient aussi, allant en excursion sur les monts sacrés de la patrie ; les gars chantaient en marchant :
« Nous sommes les fascistes à l’étranger / qui avancent / d’un pas rapide / et sans écart / de Mussolini nous sommes les troupes d’élite / nous savons combattre / nous savons mourir. / Si les communistes montrent leur museau / tape dessus ! / à coups de pied, à coups de poing / tape dessus ! / Et pour mieux leur apprendre / tape dessus ! / à la matraque on leur réglera leur compte ! / À la matraque ! » Quand ils entendaient chanter ça Giovanni et Moro faisaient non de la tête et tout bas ils disaient : « Pauvre Italie. »
Le soir après la soupe, les couleurs et la relève de la garde à l’entrée du camp, il y avait quartier libre. Les avant-gardistes avec leurs uniformes fringants, par groupes, se baguenaudaient dans les rues du village, cherchant à causer aux filles. Pour les impressionner ils parlaient en langue étrangère et, en italien, ils disaient des gros mots. Mario et Nino connurent des avant-gardistes qui venaient de Casablanca et de Salonique et avec eux, en compagnie des filles, ils jouaient au milieu de la rue Monte-Ortigara.
Un matin les hiérarques locaux accompagnés du podestat rendirent visite au camp et, voyant au travail dans la cuisine le père de Giacomo, ils firent des remontrances « s’agissant d’un élément suspect, non inscrit au parti fasciste ». Le Bersaglier, c’est ainsi qu’on appelait désormais le directeur technique du camp Mussolini, répondit à ces hiérarques que pour lui il n’y avait pas de problème et qu’il s’en moquait que Giovanni soit Chemise blanche, noire, rouge ou jaune. Mais un soir, alors qu’après la distribution de la soupe le père de Giacomo s’était éloigné vers un petit bois de la Villa Rossi avec ce qui était resté dans les marmites, se produisit l’incident qui le fit presque mettre à la porte. Encore une fois ce fut le Bersaglier qui le défendit devant le père Salsa, l’héroïque aumônier qui, au-dessus de la croix rouge de sa poitrine, laissait voir trois rangs de décorations. Il était arrivé au camp pour transmettre aux jeunes des Faisceaux à l’étranger la voix de la foi et de la patrie.
Giovanni s’était mis d’accord avec Giacomo et avec les autres garçons du hameau pour qu’arrive à leurs maisons ce qui resterait après la distribution : pâtes ou soupe. Les enfants avec leurs récipients, tous les midis et tous les soirs, l’attendaient cachés à l’intérieur d’une tranchée. Le père Salsa le surprit juste au moment où il versait avec une louche les pâtes de la marmite dans les casseroles.
— Que fais-tu là ? Je t’ai pris la main dans le sac, sale voleur !
— Mon père, c’était en plus. Ça restait, et plutôt que de les jeter…
— Si c’était en plus, tu devais les mettre de côté pour les cochons du paysan.
— Mais elles sont bonnes, ce serait dommage de les donner aux cochons. Et ces enfants-là, ils ont faim.
— C’est des fainéants, des vauriens. Il ne faut plus qu’ils se fassent voir aux abords du camp Mussolini. Ils sont un déshonneur pour l’Italie. Allez ! Allez-vous-en ! En vitesse !
Les enfants s’éloignèrent pleins d’amertume ; ils se sauvaient presque avec ces quelques pâtes que le père de Giacomo était arrivé à distribuer. Ce qui restait dans la marmite, le père Salsa le fit verser par terre, après quoi il alla chez le Bersaglier dénoncer le fait :
— Ces choses-là ne doivent plus se produire. Nos garçons qui viennent de l’étranger ne doivent pas les voir. C’est une honte ! Chassez cet homme !
— Cet homme travaille comme cinq miliciens. Je veillerai à ce que ça ne se produise plus.
Ce soir-là quand Giovanni et Moro Soll s’en retournèrent chez eux après avoir mis de l’ordre dans la cuisine et préparé café au lait et chocolat pour le lendemain, ils se mirent d’accord sur la tactique à adopter. Le père Salsa à une certaine heure allait manger à la Croce Bianca : Moro le surveillerait et, au bon moment, il sifflerait les enfants qui, jusqu’à cet appel, devaient rester bien cachés dans le bosquet. Le Bersaglier fit mine de ne pas voir et pendant tout le mois les enfants du hameau, mais pas eux seulement, savourèrent les bonnes pâtes et les bonnes soupes du camp Mussolini. La chose se répéta l’année suivante.
Au printemps de 1932 commencèrent les travaux pour l’édification d’un ossuaire monumental sur la colline des Laiten, en face du hameau où se trouvaient encore les ruines des maisons qui n’avaient pas été reconstruites. Sur cette colline les enfants du village étaient depuis toujours montés pour y jouer, et leurs pères aussi.
Au printemps dans le ciel s’élevaient les cerfs-volants, les dragons comme on les appelait. Vittorino de la pharmacie était le plus habile dans la construction de cerfs-volants vraiment uniques avec du papier huilé, de la colle et des baguettes de bambou ; il avait aussi fabriqué un petit appareil en bois avec des axes en fer, une espèce de moulinet, servant à fournir ou à retirer la ficelle selon ce qu’il en fallait au dragon tout là-haut, plus haut que les alouettes, que les corbeaux et les faucons qui voltigeaient parfois au-dessous de lui.
En été, dans ces prés-là, défiant les propriétaires qui ne voulaient pas que l’on piétinât leur herbe, les garçons et les filles, avant la fenaison, allaient ramasser de grands bouquets de lys rouges, appelés archiprêtres, à cause de leur couleur.
En automne, au sommet des Laiten, là où on avait réuni en un grand tas toutes les pierres que les canonnades avaient mises à nu, les garçons de la Piazza et ceux de Capovilla se faisaient la guerre. Parfois, des batailles éclataient avec des frondes lançant des billes de plomb. Heureusement que les têtes étaient protégées par des casques autrichiens, plus robustes que les italiens.
En hiver, sur cette colline où tout le monde avait appris à skier, on construisait les tremplins. Là, en sautant, un après-midi de février, Mario se cassa un bras.
Un jour d’été ingénieurs et géomètres débarquèrent là-haut, accompagnés du podestat et du secrétaire du parti fasciste. Les techniciens avec leurs jalons-mires, leurs mètres d’arpenteur et leurs théodolites commencèrent à lorgner, mesurer, écrire. C’était précisément là, sur la colline des jeux, que les autorités de Rome, après une série de propositions, de discussions, d’examens, d’enquêtes sur place, avaient décidé de construire le grand monument qui devait accueillir les dépouilles de tous ces héros tombés sur l’Altipiano pour le salut de la patrie. Ainsi furent détruits bien des cimetières tranquilles au milieu des prés et des bois, remplacés par ce grand arc de style impérial. Une centaine d’ouvriers commencèrent à manier la pioche et la bêche pour creuser la roche en vue des fondations, et faire leur place aux niches funéraires en ciment et en marbre. Le matériel qu’on extrayait était descendu dans des wagonnets decauville vers le village et déchargé dans les prés pour construire les routes.
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