Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 27 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 27

 

Le grand ossuaire monumental allait être terminé. Une à une, toutes les caissettes avec les ossements des morts au champ d’honneur avaient été rangées en ordre alphabétique dans les niches le long des couloirs. Dans les angles de l’arc romain à quatre faces avaient été introduites les sculptures des Victoires ailées, avec flambeau et faisceau. On ôta les échafaudages et les derniers ouvriers furent licenciés.

Désormais, chez nous, si on n’avait pas un travail stable il fallait choisir entre aller en Afrique orientale avec les centuries de travailleurs, ou faire le récupérateur. L’Italie avait un grand besoin de métaux pour ses fabriques d’armement. Quatre fois par jour, le petit train à crémaillère descendait dans la plaine avec trois wagons de marchandises remplis de débris de métaux qui passaient à la fonderie en préparation d’autres armes, d’autres munitions. Pendant ce temps, en Espagne une autre guerre venait de commencer.

Des récupérateurs qui, en 15 et en 16, avaient combattu dans les Dolomites songèrent à se déplacer dans la zone de Cortina qui, d’après les renseignements qu’ils avaient recueillis, n’avait pas encore été exploitée. Giacomo et son père partirent, eux aussi, avec Bepi Pûn, Moro Soll, Angelo Càstelar. À moitié à pied, à moitié en car, sacs au dos, emportant leurs outils de récupérateurs, ils parvinrent deux jours plus tard au Passo di Falzarego. Du côté des Lagazuoi ils trouvèrent une baraque qui, en 1917, avait été abandonnée par les Italiens et ils en firent leur base.

Le lendemain de leur arrivée, ils partirent à l’aube et pendant une semaine ils ne creusèrent pas vraiment, mais ils explorèrent le terrain le long des lignes italiennes qui, depuis le Col, se rapprochaient en demi-cercle du Piccolo Lagazuoi. Ils poursuivirent leur chemin vers Cima Falzarego, Forcella Travenanzes, Forcella Col dei Bois, pour finir au Castelletto, sur les pentes de la Tofana di Roces.

Tous les soirs, ils rentraient à la baraque, avec un bon chargement de douilles de balle. La deuxième semaine ils explorèrent les lignes autrichiennes qui, du Sasso di Stria et le long de tout le Grande Lagazuoi, arrivaient jusqu’à la Torre di Fanis. Là aussi, le long des plates-formes de tir pour fusils et mitrailleuses, ils ramassèrent des sacs entiers de cartouches, explosées ou non. Ayant procédé à ce nettoyage, ils se mirent à creuser méthodiquement là où on voyait les signes des bombardements : il y avait beaucoup de shrapnels de 75 et de 149 avec leurs billes de plomb autour du point de chute.

Giacomo, pendant le travail, s’arrêtait quelquefois pour contempler le paysage inhabituel et sauvage, et le soir, il restait émerveillé, observant les rochers qui passaient du rouge au violet, en particulier la Torre di Fanis et la Tofana di Roces. Dans ces moments-là il aurait voulu qu’Irene soit là ; chaque soir, en regardant les premières étoiles dans le silence de la montagne, il avait une pensée pour elle.

Un jour après l’autre, ils avaient accumulé un beau tas de matériel, assez pour en charger deux camions. Pour la vente ils s’étaient mis d’accord avec un négociant de la Pustertal qui avait offert des prix encore meilleurs que ceux du Plateau. Mais la veille, arrivèrent deux carabiniers avec l’ordre de tout saisir : quelqu’un avait signalé leur présence au podestat de Cortina, et celui-ci avait envoyé un rapport au maréchal des carabiniers. C’était la première fois, par ici, qu’on récupérait le matériel de guerre qui, en tout état de cause, appartenait à l’État. L’acheteur, Ploner, qui était arrivé le jour suivant avec deux camions, invita dans sa voiture le père de Giacomo à descendre immédiatement avec lui à Dobbiaco chez le podestat de cette ville. Dans la discussion Giovanni dit :

— On parle d’autarcie, de valorisation des produits nationaux, de la nécessité d’économiser, et ici on vient nous saisir le matériel de récupération utile à la patrie. Et si nous on ne le récupère pas, est-ce que ça ne devient pas un grand danger pour les gens qui vont en montagne ?

Le podestat de Dobbiaco lui donna raison. Et puis ce matériel avait été ramassé en partie sur le territoire de sa commune. D’une voix décidée il donna deux coups de téléphone puis il dit à M. Ploner :

— Allez donc tranquillement charger votre camelote.

Pendant deux mois ils travaillèrent en paix dans la zone du Falzarego, puis ils se déplacèrent presque trois autres mois dans la vallée de la Popena en adoptant le même système de récupération qu’ils avaient suivi avec profit dans les Lagazuoi. De la Haute Popena, des pentes du Cristallo, du Monte Piana, ils apportaient le matériel recueilli juste au-delà du Ponte de la Marogna, dans le territoire de la province de Bolzano, afin d’éviter les ennuis avec le podestat de Cortina. M. Ploner venait chaque semaine charger un camion.

Dans ces montagnes-là Giacomo avait ramassé des pièces autrichiennes et italiennes, des médailles avec l’image de François-Joseph et de l’empereur Charles, mais on trouvait également des pipes et des chapelets aussi bien dans les tranchées italiennes que dans les tranchées autrichiennes. En revanche, à la différence du Plateau, il n’y avait que peu de restes humains ; ils supposaient qu’ici ils avaient eu le temps de les enterrer. Dans les endroits les plus invraisemblables, dans les galeries creusées sur des vires, ils trouvèrent beaucoup d’uniformes et de chaussures devenues immettables. Dommage.

Le 18 septembre ils vendirent le dernier chargement. Ils avaient fini par ressentir la nostalgie de leur maison et ils désiraient vivement se nettoyer du jaune de l’explosif dont ils étaient imprégnés. À Carbonin ils s’accordèrent un dîner à l’auberge avec de la polenta et du chevreuil. Le soir du 20 ils étaient dans leurs maisons avec un petit magot qui, à coup sûr, leur permettrait de passer l’hiver tranquillement. Ce même soir Giacomo alla voir Irene.

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