Les saisons de Giacomo
Chapitre 30
Cet hiver-là s’écoula très lentement. Les premiers jours de janvier le thermomètre effleura, et un jour dépassa même les trente degrés au-dessous de zéro, au point que dans beaucoup de maisons du hameau les tuyaux gelèrent : pour avoir de l’eau on faisait fondre la neige. Mario aurait dû aller à Bormio pour les championnats nationaux de la GIL mais il attrapa la grippe et sa famille ne le laissa pas partir avec l’équipe. L’École de culture fasciste et l’École de culture catholique organisèrent des conférences du soir sur des sujets d’actualité, tels que : « L’empereur Auguste », « Guerre de scientifiques », « Les jésuites, de l’Espagne à l’Extrême-Orient », « La division Sila en Afrique orientale ». Vinrent parler des professeurs d’université, des avocats célèbres, des aumôniers militaires, des monseigneurs, et les gens y allaient volontiers, tout simplement peut-être parce que la salle était bien chauffée.
Le soir du 25 janvier 1938 fut vraiment singulier. C’était une soirée froide, pleine d’étoiles, mais aussi avec des nuages étranges du côté du nord, poussés par un vent d’altitude d’est en ouest. Après huit heures, l’horizon, au-dessus des montagnes au nord, commença à se colorer en rouge, un rouge sombre. Dans un premier temps on pensa à un gigantesque incendie de forêts. Mais en hiver ? Avec la neige ? Et pourquoi sans fumée ? Le rouge devenait de plus en plus violent et il s’élevait petit à petit, envahissant le ciel. Les étoiles disparurent. C’était une soirée froide : à coup sûr, on était au-dessous des moins vingt, pourtant il y avait beaucoup de monde dehors, les yeux fixés sur ce ciel étrange qui fascinait en même temps qu’il faisait peur. Environ trois heures plus tard les étoiles réapparurent.
Les vieux y virent un mauvais signe, un avertissement : ce rouge dans le ciel signifiait pour eux le sang, la guerre. Le lendemain les journaux donnèrent la nouvelle en expliquant qu’il s’agissait d’une aurore boréale et que ce genre de phénomène, sous nos latitudes, était très rare, même à l’échelle des siècles. L’explication ne convainquit pas tout le monde : en Espagne la guerre civile causait des morts et des destructions infinies, et c’était bien là un avertissement que nous envoyait le Ciel : Ô hommes, il est encore temps. Arrêtez-vous !
Il s’agissait, dit encore quelqu’un qui avait lu la Bible, du deuxième sceau de l’Apocalypse : dans les nuages rouges de cette nuit d’hiver il avait vu le cheval rouge chevauché par celui « auquel on donna de bannir la paix hors de la terre, et que l’on s’égorgeât les uns les autres ; on lui donna une grande épée ». Il s’agissait simplement de savoir qui était le cavalier sur le cheval rouge avec la grande épée.
Au fur et à mesure que les semaines passaient, la guerre en Espagne devenait de plus en plus féroce. Quelqu’un de chez nous, illustre officier pilote, était là-bas avec l’escadrille « As de bâtons » ; mais du côté des républicains il y avait aussi des émigrants antifascistes de chez nous, et quatre d’entre eux tombèrent en combattant du côté des Brigades internationales. Cette dernière nouvelle avait suivi le chemin qui, de la France, arrivait à Schio, d’où, à bicyclette, les deux camarades en uniforme de jeunes fascistes l’avaient portée sur le Plateau.
En février survint une épidémie de grippe qui mit au lit plus de la moitié du village. Nino tomba sérieusement malade lui aussi : après une bronchite il eut une pleurite suivie d’une pneumonie. Le docteur Anelli lui imposa de garder le lit pendant un mois. Un après-midi Giacomo et Mario allèrent lui rendre visite et ils le virent pâle et amaigri. Ils ne restèrent pas longtemps car sa mère dit qu’il ne fallait pas le fatiguer. Dans la chambre régnait une forte odeur de médicaments et sur le poêle en brique, dans un petit bol, s’évaporait de l’eau avec de l’essence de pin couche.
En s’en allant Giacomo lui dit :
— On se verra bientôt et au printemps on ira au bois du Garto chercher des nids.
Comme s’ils étaient encore des enfants qui cherchaient des nids et non des jeunes gens qui cherchaient les filles !
En mars et en avril survint une sécheresse qui fit monter les prix du foin à des niveaux jamais atteints, et le 25 avril, jour de la Saint-Marc, les prés, au lieu d’être verts, étaient blancs, couverts de neige : la fête du village voisin, à l’occasion de laquelle les garçons font cadeau aux filles de sifflets en terre cuite, fut déplacée au 1er mai. À nouveau, ce jour-là, il y eut de la neige mêlée de pluie, et des gens continuèrent à dire que c’était encore les conséquences de l’aurore boréale du 25 janvier. Au contraire, la grand-mère de Giacomo disait qu’il y avait toujours eu des drôles de saisons, que les gens ont la mémoire courte, et que beaucoup ne savent pas regarder en arrière. Dans sa jeunesse, il lui était déjà arrivé d’aller en luge à la fête de saint Marc, à travers prés, dans la neige, et à Noël elle avait vu fleurir la bruyère et les pâquerettes.
Comme toujours, entre la fin juin et juillet tous les prés furent fauchés : dans les hameaux et dans les rues du village, à l’heure du crépuscule, l’odeur du foin qui fermentait remplissait l’air et pénétrait dans les maisons.
À la date du 17 juillet, c’était un dimanche, vint jusqu’ici Sa Majesté Victor-Emmanuel III, roi d’Italie et d’Albanie, empereur d’Éthiopie, pour l’inauguration de l’ossuaire monumental : le « Sanctuaire », écrivaient les journaux. Les rues étaient ornées d’arcs de triomphe, sur cent mâts figuraient les écussons des Cent Villes d’Italie ; à toutes les fenêtres des drapeaux. Deux régiments de soldats étaient alignés le long du boulevard des Héros, des avions volaient au-dessus de l’arc de triomphe romain du Sanctuaire, lançant des fleurs et des rubans tricolores. Des milliers d’anciens combattants s’étaient rassemblés là, venus de toutes les régions ; et puis il y avait des généraux, des évêques, des préfets, des responsables de fédération fasciste, des miliciens, des jeunes fascistes, des avant-gardistes, des balilla, des Petites et des Jeunes Italiennes, des associations de militaires, des fanfares.
Giacomo et Mario, eux aussi, étaient alignés avec leurs amis le long des grands escaliers pour faire la haie au passage du roi empereur. Quand celui-ci descendit de son automobile, des salves de canon saluèrent son arrivée. Il monta les marches d’un pas nerveux, serrant son sabre contre lui. Un pas en arrière, haletant, le maréchal d’Italie et comte Guglielmo Pecori Giraldi, ex-commandant de l’armée du Plateau, suivait Sa Majesté. La fanfare des carabiniers jouait la marche royale.
Après qu’eut retenti trois fois la sonnerie du clairon, trois évêques concélébrèrent la messe ; dans les moments de silence la fanfare jouait la Canzone del Piave.
On n’avait jamais vu autant de monde, d’autocars, d’automobiles, de camions, de bicyclettes ; autant de cliques, de fanfares, de groupes folkloriques ; de bannières, de drapeaux, de fanions. De nombreux groupes mangeaient et buvaient dans les prés et, le soir, quand le soleil se coucha, les ivrognes eux-mêmes chantaient dans les rues les chansons de guerre et les hymnes patriotiques. Finalement, assez tard, avec la nuit, le silence revint pour les morts aussi. Cette nuit-là leurs ombres marchèrent-elles, silencieuses, à travers les montagnes ? Peut-être que Vu le savait, lui qui était resté avec les bergers.
Le maréchal Pietro Badoglio, à l’occasion de ce jour solennel, avait envoyé un message : « … afin que le nouvel ossuaire ne soit pas une ombre close, il est nécessaire que tous les Italiens – qui, avec moi, l’ont prouvé dans la conquête de l’Empire – sachent toujours rester dignes de l’héritage de foi dans le destin de grandeur de notre patrie… » ; et Son Excellence Achille Starace : « … L’ossuaire monumental, en rappelant des moments épiques de notre Grande Guerre, renouvelle, face aux Alpes inviolables, le cri de foi intrépide de l’Italie fasciste, conduite par le Duce, défenseur de la victoire et de ses artisans, à la grandeur et à la gloire de l’Empire. »
Et le fédéral, commandeur Bruno Mazzaggio : « … le fascisme et le peuple de Vicence élèveront vers le ciel les enseignes et les fanions, pour saluer les héros qui offrirent leur vie et la victoire à notre patrie qui, sous la conduite infaillible du DUCE fondateur de l’Empire, s’élève vers ses destinées immortelles. »
Le grand avocat Franceschini, président de la province, avait, quant à lui, fait une transcription de la prière du Notre-Père, en remplaçant PÈRE par HÉROS . D’autres choses du même genre vinrent sous la plume de généraux, d’académiciens, de poètes et de députés.
Deux mois plus tard le Duce se rendit en visite en Vénétie. Au village étaient arrivés des personnages qu’on n’avait jamais vus avant ; ils se promenaient en silence, regardaient avec soupçon fenêtres et balcons, et même les bouches d’égout. Deux frères bûcherons qui, chaque fois qu’ils avaient bu un verre, se proclamaient socialistes, et un émigrant revenu des États-Unis qui, au Caffè Nazionale, avait osé dire qu’un président c’est mieux qu’un roi empereur, parce que s’il ne fait pas l’affaire on le change, furent cueillis à domicile par les carabiniers, et conduits pour quelques jours dans les prisons cantonales.
Un soir un groupe d’amis qui s’étaient retrouvés sur la place, et parmi eux Mario et Nino, fut accosté par trois individus et brusquement interpellé par un de ceux-ci :
— Eh la bande, dispersez-vous !
Tout d’abord ils ne comprirent pas ce que ces gens voulaient ; ceux-ci répétèrent leur intimation en l’accompagnant de gestes expressifs des mains. Les amis s’éloignèrent lentement et allèrent au cinéma où on passait Sentinelles de bronze.
Le 25 septembre fut la journée du Duce. Les routes qui montaient à l’ossuaire monumental furent dégagées, le peuple fut massé le long du parcours, entièrement délimité par des barrières, que « Lui, le Duce » emprunterait. Là-haut, avant le grand escalier qui montait au monument, il n’y avait que deux veuves de guerre, les podestats des Sept Communes, un manipule de jeunes fascistes pour rendre les honneurs, et parmi ceux-ci, naturellement, Giacomo et Mario.
Le Duce descendit de voiture, écouta, la mine renfrognée, le discours du podestat du chef-lieu, passa en revue le manipule de jeunes fascistes et, au pas de bersaglier, entra dans l’ossuaire où il resta quelques minutes. À sa sortie il monta sur la terrasse pour admirer le panorama.
Le discours eut lieu dans l’après-midi à Vicence. Du Plateau étaient descendus de nombreux camions pleins de GIL et de miliciens. Aux milliers de personnes qui se pressaient sur la Piazza dei Signori et dans les rues adjacentes, Mussolini parla de l’Italie forte et invincible, et d’une probable guerre imminente. La foule cria :
— Nous sommes prêts ! Tout de suite ! Du -ce ! Du -ce !
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