Les saisons de Giacomo
Chapitre 13
C’était la fin de l’école et Giacomo fut reçu au certificat d’études avec des résultats où, dans l’ensemble des matières, les « très bien » étaient plus nombreux que les « bien ». Pour lui, comme pour la majorité des enfants, l’école s’arrêtait là.
Si dans la circonscription d’Asiago on comptait à la fin de chaque année scolaire au moins une vingtaine de classes du certificat, au cours complémentaire une classe de garçons et une classe de filles accueillaient tout le monde. La vieille école d’apprentissage avait été supprimée par les autorités et ceux qui pouvaient aller en apprentissage chez un artisan, serrurier, menuisier, tailleur, devaient s’estimer heureux ; naturellement ils n’étaient pas payés et ils n’avaient pas de sécurité sociale, et le samedi le maître et patron ne donnait pas toujours un pourboire à son apprenti pour aller au cinéma. Quelques enfants qui avaient grandi à l’ombre de l’église choisissaient d’aller au séminaire. Aux garçons on disait, mi-figue mi-raisin :
— Tu veux devenir curé, ou moine, ou mener les vaches au pré ?
Maintenant, Giacomo n’avait plus d’obligations scolaires et il éprouvait un peu de nostalgie pour les camarades qu’il avait quittés : ceux des hameaux au sud, les plus loin, et ceux du centre. Il aurait voulu que sa mère l’inscrive au cours complémentaire, mais le grand nombre de livres et l’inscription coûtaient trop cher, et puis maintenant qu’Olga était en Australie, il était utile à la maison, au travail dans les prés, pour aller au bois, pour cultiver le champ de pommes de terre. Le dernier jour d’école, c’est à lui que l’institutrice avait fait lire la dernière page du manuel : « … L’Italie n’est pas seulement belle, elle est également grande. Elle a les palais les plus beaux, les églises les plus majestueuses et les plus célèbres, où se pressent les pèlerins du monde entier. Elle est admirée de tous parce qu’elle a les plus grandes collections de belles statues et de beaux tableaux, et qu’elle possède de nombreux signes de sa glorieuse histoire : tours, palais, aqueducs, ruines de villages et de villes très anciennes qui rappellent les temps où elle dominait l’ensemble du monde connu. Le fascisme œuvre pour que l’Italie devienne toujours plus grande. » C’est cela qu’il avait lu de sa voix sonore habituelle, mais après avoir reçu son livret et chanté les hymnes patriotiques, à l’église, pendant la messe en l’honneur de saint Louis, il pensait que lui, les choses qu’il avait lues, il ne les avait jamais vues. Pourtant, si c’était écrit dans les livres, cela devait être vrai.
Les amis Nino et Mario avaient promis à Giacomo que le premier jour des vacances ils iraient ensemble dans la petite carrière presque secrète où on pouvait trouver un marbre rose veiné de rouge, de jaune, d’orange et de violet. Ils voulaient en ramasser quelques morceaux pour faire les quatre billes nécessaires au jeu du alt messen ; ce qui peut se traduire par : « Tire, arrête-toi et mesure. » Peut-être que cette petite carrière vers le Hano, derrière la Maison des Moines, était très ancienne : de mémoire des gens du village on se rendait là pour y chercher les steiner qui servaient à fabriquer des billes. De même, c’était l’habitude d’entrer dans la forge de Menno avec de vieilles limes ou des cognées hors d’usage pour se faire forger et tremper des bouchardes et de petits marteaux pour dégrossir et travailler les morceaux de marbre. Il n’y avait pas de forgeron aussi habile que Menno dans la fabrication des outils pour travailler le bois et la pierre. Les billes en marbre finissaient par devenir très belles et parfaitement sphériques si on les faisait tourner l’une après l’autre au moyen d’un trépan à archet à l’intérieur d’une coupelle creusée dans une brique ou dans un morceau de pierre meulière : quand on les léchait, elles laissaient apparaître toutes leurs nuances, et un jeu de quatre pouvait valoir jusqu’à deux lires.
Cet après-midi-là ils allèrent dans la Grebele du marbre. Mario avait apporté avec lui un pain et de la pâte de coing, Nino un autre pain avec du saucisson. Parvenus à l’enclos de Cola Scoa, ils n’attendirent pas plus longtemps pour goûter, après avoir tout partagé en trois. Dommage que les fruits du merisier n’étaient pas encore mûrs.
Ils ramassèrent et trièrent les morceaux de marbre avec soin ; après les avoir mouillés en crachant dessus et nettoyés en les frottant sur leurs culottes pour mieux juger de leur veinure et de leur compacité, ils les rangeaient dans leurs poches. En descendant par la Duncheltellele ils rencontrèrent Matio Perlio et son fils Toni, leur camarade d’école, qui ramenaient les moutons dans l’enclos derrière le Prà del Bersaglio :
— Où allez-vous par ici, les enfants ? demanda Matio.
Giacomo répondit pour tous :
— On est allés chercher les steiner colorées pour faire les billes.
— Très bien. Vous en avez trouvé des belles ? Elles doivent être bien compactes parce qu’après, si vous tirez fort, elles se cassent.
— On le sait, répondit Nino pour tous.
— Billarkindar, demanda Matio, vous la connaissez l’histoire de la pierre fendue, juste où vous êtes assis ? Ici, se mit-il à raconter, là où aujourd’hui il y a cette tranchée, quand j’étais enfant il y avait le champ où Cola Scoa cultivait son orge. Un matin, l’orge avait mûri, Cola trouva son champ tout piétiné et une bonne partie des épis mangée. Il se mit en colère quand il vit sur le sol les empreintes de l’ours. Le soir même il revint avec son fusil de chasse et se cacha dans la fente. Il attendit, immobile, pendant des heures, pendant presque toute la nuit, et enfin, vers le matin, il entendit chanter les grives. Mais il entendit aussi l’ours descendre par le sentier. Il se prépara à tirer. L’ours arriva au milieu du champ pour casser la croûte et Cola tira avec le premier canon. L’amorce ne s’alluma pas. Il tira avec le second et par chance le coup partit car l’ours, qui l’avait flairé, était sur le point de lui tomber dessus. L’ours roula par terre. Cola bondit hors de la fente du rocher, le couteau à la main. L’ours n’était pas mort et il lui prit le bras entre les dents. Cola hurla si fort que l’ours eut peur et il ouvrit la bouche ; Cola eut vite fait de lui planter son couteau dans le cœur et ainsi mourut l’ours. Moi, je l’ai vu mort, l’ours, j’avais votre âge ; on dit que ça a été le dernier de ces montagnes. Moi, je n’en ai plus vu d’autres.
Ainsi Matio Perlio raconta l’histoire : les trois garçons étaient troublés, ils s’étaient levés et ils regardaient la pierre fendue où Cola s’était caché pour attendre le grand ours, là où il devait y avoir le champ d’orge ; au contraire Toni, le fils de Matio, avait écouté, indifférent, car qui sait combien de fois il avait entendu cette histoire. Mario alla s’allonger à l’intérieur de la fente du rocher et visant avec une branche qu’il avait ramassée, il fit « s’ck » et après « buun » avec la bouche, croyant ainsi imiter le fusil de Cola Scoa. Tout le monde rit.
En rentrant ils s’arrêtèrent pour remplir une gamelle en tôle rouillée de carrés de balistite, la poudre à canon, qui dans ces prés-là était plus abondante que les pierres. Ils pensaient que ce soir ils feraient des pétards avec les boîtes vides de Sidol pour épouvanter les filles.
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