Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 2 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 2

 

Le village avait été reconstruit, il ne restait plus que quelques baraques çà et là. La nouvelle mairie, tout en blocs de marbre rose, attendait le prince Humbert de Savoie pour l’inauguration. Les six cloches, nouvelles aussi, posées sur les troncs d’arbres devant les portes de l’église, étaient là dans l’attente que le clocher soit terminé, prêtes à gagner leur cage. Quand, finalement, charpentiers et rétameurs eurent fini la coupole en forme d’oignon, Gian Scarpa, qui avait travaillé à Chicago sur les gratte-ciel et qui ne souffrait pas du vertige, fut appelé pour dresser au sommet la croix et sa girouette qui indiquait la direction du vent. Après que Gian fut monté jusque là-haut, suivi du regard de ses concitoyens, on démonta les échafaudages qui avaient exigé tout ce bois.

Les six cloches étaient arrivées de Vérone le 18 mars 1922, en provenance de la même fonderie qui les avait coulées la première fois en 1820. Sans leurs battants, ensemble elles pesaient quatre-vingt-dix-sept quintaux, et il fallut deux gros camions pour les monter jusqu’ici. Le Matìo était la plus grande, ou plutôt le plus grand, puis venaient la Maria, la Giovanna, le Toni, la Rita et le Modesto. On les avait baptisées du nom de chacun de ces saints et c’est ainsi qu’elles étaient appelées depuis toujours, par leur petit nom, comme des personnes de notre communauté. Selon la tradition, on sonnait les cloches ainsi : le Matìo pour les feux d’incendie, pour éloigner les orages, pour réunir le conseil municipal ; la Maria pour l’angélus, le Toni tout seul pour le trépas des hommes, la Giovanna toute seule pour les femmes, les deux ensemble tintant le glas de l’enterrement. Elles sonnaient à toute volée toutes les six les jours des grandes fêtes, pour les mariages et pour la fête des conscrits.

On racontait que, non loin de l’endroit où se dressait la première église en troncs d’arbres, on pouvait encore voir, avant la Grande Guerre, les trous où les premières et très vieilles cloches avaient été fondues. Le prêtre de l’époque, au e XIV siècle, avait prêché que plus les cloches contiendraient d’or et d’argent et plus leur son serait puissant et harmonieux. C’est pourquoi, le jour de la fusion, les hommes et les femmes du village jetèrent dans l’alliage incandescent bagues, boucles d’oreilles et colliers. Nos arrière-grands-parents racontaient que ces cloches répandaient un son clair et argentin comme les alouettes au printemps. Pour en conserver l’esprit et la mémoire le précieux bronze fut à nouveau fondu, en présence des représentants du peuple, dans d’autres cloches plus grandes en 1820. Le concert des six cloches devint célèbre dans toute la Vénétie ; on montait même de la plaine pour l’écouter.

Ce Matìo-là sonna pour la dernière fois le matin du 15 mai 1916, à sept heures, pour aviser la population qu’il fallait abandonner les maisons : les gros obus autrichiens de 381 avaient commencé la destruction du village. Quand, en 1919, les réfugiés revinrent, le clocher lui-même n’existait plus : des cloches, on recueillit des morceaux pour être refondus eux aussi dans les nouvelles, mais comme maigre mémoire.

Pendant près de six ans elles restèrent sur le parvis et Nino, Bruno, Mario, Bibi, Silvano, Rino, Rocco, Toni et un tas d’autres gosses, quand ils jouaient autour de l’église, allaient souvent se cacher dessous. Au cours du jeu, l’un d’entre eux les frappait avec une barre de fer pour qu’elles résonnent et que ceux qui étaient cachés dedans soient obligés de sortir.

Quelques jours avant la fête patronale de saint Matthieu apôtre, elles furent tirées en haut du clocher ; tirées est le mot juste, car autour des treuils, palans, poulies et cordes installés par l’entreprise Masain et Frères, tout le village s’était réuni pour les hisser, comme dans un grand jeu de tir à la corde. Même les enfants des écoles, par l’entremise des enseignants, furent invités à participer. Les cloches avaient été préparées au pied du clocher. Elles furent accrochées l’une après l’autre et montées au moyen d’une grosse corde très longue qui redescendait à terre à travers la charpente préparée dans la cage du clocher. Les gens formaient une longue file qui partait d’en bas du clocher, passait devant la boutique des Stern, remontait le long de la rue de Mazzacavalli et arrivait jusqu’au Croxebech.

Lentement, à la force des bras, le Matìo se détacha de terre. Quand il commença à se balancer dans le vide, le brouhaha et les encouragements cessèrent aussitôt ; seuls deux hommes, à la voix tonnante, donnaient les ordres nécessaires, tandis que deux autres groupes, avec des cordes latérales, guidaient l’ascension. Le cœur de tous était avec la grande cloche suspendue dans le vide. Le Matìo fut le premier, puis, au fur et à mesure, les autres montèrent.

Giacomo, Nino et Mario étaient là eux aussi, qui tiraient de toutes leurs forces, serrant les dents et serrant la corde. Quand vint le soir les six cloches étaient là-haut, encore quelques jours et elles sonneraient à toute volée en l’honneur de saint Matthieu, patron du village. Le père de Mario donna dix centimes à chacun des trois garçons qui coururent chez la Betta du Toi acheter trois pommes juteuses et vertes pour se restaurer.

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