Les saisons de Giacomo
Chapitre 23
Chaque matin, dès que le jour dessinait les chemins empierrés qui montaient vers les tranchées, la file des récupérateurs allait en silence ; le bruit de pas sur les cailloux alarmait les lièvres qui venaient de se terrer. L’engoulevent ricanait avant de s’endormir. Avec Giacomo prenaient aussi la route les amis des hameaux voisins : les Pûne, les Grass, les Vuz, les Sech, les Ballot, les Càstelar.
S’il semblait qu’il allait faire beau, ils marchaient jusqu’à la Mina della Botte et au Monte Palo, si la pluie menaçait ils s’arrêtaient avant. Au moment de commencer à creuser certains choisissaient un bout de tranchée, d’autres une plate-forme de tir, d’autres encore des traces de baraquement ou de batterie. Penchés, silencieux, ils grattaient et creusaient le sol, observant et étudiant maints petits signes susceptibles de donner des indications utiles : calibre et type de l’obus, nationalité, profondeur, possibilité ou non de le récupérer ; s’il s’agissait de douilles ou de cartouches. À quiconque signalait la découverte d’un corps à l’aumônier militaire revenait une récompense de vingt lires (c’est du moins ce que disait un petit avis). Après quoi l’aumônier devait se rendre sur le lieu et ramasser le corps : s’il s’agissait d’un inconnu ses restes étaient portés au tas à l’intérieur de l’ossuaire monumental ; si ceux-ci étaient identifiables, on les plaçait dans une caissette avec les renseignements appropriés. À la suite de cet avis, et après que le bruit s’en était répandu parmi les récupérateurs, certains, le soir une fois le travail fini, allaient signaler leur trouvaille. L’aumônier prenait bonne note et fixait le rendez-vous sur les lieux. Mais parfois il avait du retard, ou il n’arrivait pas, ou il remettait la rencontre. Et au lieu des vingt lires promises il finissait par n’en donner que dix. Cette façon de se comporter ne convenait pas aux récupérateurs car ils perdaient des journées de travail pour rien. Le résultat fut que quand ils découvraient des ossements de soldats, ils les recouvraient et ils récitaient un requiem pour leur âme.
Un matin le père de Giacomo s’était arrêté pour creuser entre les deux tranchées qui se faisaient face sur le Zebio. Il sortait un peu de tout : des éclats, des cartouches chargées ou vides, des billes de plomb, des baïonnettes, des bouts de cuivre, des ossements. Il ramassait et il mettait de côté en trois tas différents. Fatigué, il se redressa pour rouler une cigarette de gris. Venant de la Pozza dei Pastori il vit un homme s’approcher, une personne étrange avec des chaussures de tennis, des chaussettes blanches, un short en toile coloniale, un maillot de corps et un chapeau de paille ; il tenait dans sa main un sac en papier. Quand il fut près de lui il comprit qu’il pouvait s’agir du « Colonel fou » que son fils Giacomo lui avait signalé.
Ce colonel depuis plusieurs étés avait l’habitude d’arriver ponctuellement : il logeait chez Mme Anna, la sage-femme de la commune. Tous les matins il sortait de la maison, parcourait la rue Monte-Ortigara au « pas de gymnastique », en faisant des exercices respiratoires, des petits sauts et des flexions. Aux enfants qu’il rencontrait il disait : « La gymnastique ! Fais de la gymnastique, balilla ! Hop ! Hop ! Du nerf ! »
Les enfants le regardaient moitié riant, moitié apeurés. Ensuite, il allait chez Martin Boulanger acheter une livre de pain et chez Betta, la femme de Toi, acheter un kilo de fruits. Il continuait du même pas nerveux vers les bois et les montagnes au sud du village : Kaberlala, Magnaboschi, Lemerle, Zovetto, Cengio. Jusqu’au soir. Ne mangeant que du pain et des fruits. Les enfants racontaient que c’était le célèbre Colonel fou qui, en 1916, avait attaché aux roues des canons les soldats qui voulaient s’enfuir. Il avait été sur le Törle, quand l’ennemi avait fait sa percée et que les Austro-Hongrois étaient sur le point d’arriver dans la plaine et de gagner la guerre. On disait qu’il avait fait tirer à bout portant contre les assaillants autrichiens qui s’emparaient de ses canons ; avec son pistolet il tirait sur les Autrichiens qui s’approchaient et sur les Italiens qui voulaient s’enfuir. C’est ainsi qu’il était devenu fou.
Il s’approcha du père de Giacomo :
— Bonjour. C’est parce que vous êtes fatigué que vous vous êtes arrêté pour fumer ? C’est mauvais pour la santé de fumer.
— Ça fait aussi passer la faim, la soif et la colère, lui répondit Giovanni, contrarié.
— Sur cette montagne avec mes canons j’ai tiré des milliers de coups. Je commandais les batteries du Törle.
— Ah, vous commandiez les batteries de 149 ?
— Comment faites-vous, à savoir que c’était du 149 ?
— Regardez, c’est quoi ça ? dit-il en lui tendant un culot de projectile.
Le Colonel fou le prit dans sa main, en le soupesant :
— Oui, c’est à moi.
— C’était. Maintenant il est à moi, dit le père de Giacomo. Mais on dit que vous avez aussi tiré sur les nôtres.
Le colonel resta un moment en silence, comme s’il se rappelait, puis il dit :
— Qui l’a dit ?
— Vous savez, monsieur, moi aussi j’ai fait quatre années de guerre et il y a des choses que j’ai vues. Et puis un officier sarde qui est venu ici l’année dernière m’a raconté que, juste là où nous sommes, notre artillerie avait tiré sur eux.
— Parce qu’ils ne voulaient pas avancer, alors j’ai fait raccourcir le tir pour les faire sortir des abris.
— Peut-être que ça ne s’est pas passé comme ça. Peut-être que vous vous êtes trompé en fournissant les coordonnées de tir. Il suffisait de se tromper de cinquante mètres.
— Mes batteries ne se trompaient jamais.
— Regardez, monsieur, observez bien. À la guerre, tout le monde se trompe. Même les Autrichiens. Sur les tranchées italiennes on trouve des morceaux d’obus italiens, sur les tranchées autrichiennes des morceaux d’obus autrichiens, sur les tranchées anglaises des morceaux d’obus anglais. Sur les flancs du Colombara, où on a du mal à se tenir debout, on a trouvé les bicyclettes des bersagliers. Pour savoir comment les choses se sont passées, les commandants devraient venir apprendre chez les récupérateurs et non pas lire les histoires dans les livres !
— Tu as fait la guerre dans quelle unité ?
— Bataillon Bassano, 6e régiment de chasseurs alpins.
— Ah ! Ceux qui, pendant l’hiver de 1916, à la Grotta del Lago, ont solidarisé avec les Autrichiens !
— Oui, on a fait une trêve parce qu’il y avait six mètres de neige. Mais sur l’Ortigara, en juin 17, nous avons été les premiers à arriver au sommet. Maintenant ça suffit, laissez-moi travailler. Je n’ai plus de chefs.
Le père de Giacomo éteignit son mégot contre une pierre et il le rangea dans sa boîte de gris ; il reprit sa pioche. Il creusait. Le Colonel fou commentait à voix basse ce qu’il voyait sortir des pierres brisées par ses coups de canon. Quand il vit une mâchoire avec toutes ses dents saines et blanches, il la ramassa, déposa un baiser dessus et la rangea à côté du matériel récupéré ; puis il se mit au garde-à-vous et salua en portant la main droite au bord de son chapeau de paille ; il s’en alla en sautillant parmi les rochers que la mine du 8 juin 1916 avait projetés alentour.
Ce soir-là, au hameau, quand on se retrouva sur les seuils des maisons pour commenter les résultats du travail de récupération, le père de Giacomo raconta aussi sa rencontre avec le Colonel fou.
— Va savoir ce qu’il vient chercher, dit Moro. Peut-être qu’il a des remords pour tous les gens qu’il a tués.
— Je ne crois pas, observa Angelo Càstelar, récemment revenu de France. Le Colonel fou est comme ces types qui croient qu’ils ont toujours raison : ce qu’ils font est toujours juste. Comme le Duce.
— Une fois, sur le Zebio, j’ai rencontré un type, commença à raconter Angelo Schenal, qui disait qu’il avait été lieutenant dans la brigade Catania. Maintenant il est chef de gare. Il m’a dit que là où il y a le grand trou de la mine, avant il y avait un rocher qui était haut comme une maison et qu’ils montaient dessus avec des échelles en bois. De là ils pouvaient voir les Autrichiens quelques mètres en dessous et ils étaient si rapprochés qu’ils s’appelaient par leur nom. Pendant ce temps, par en dessous, Italiens et Autrichiens travaillaient à creuser deux galeries qu’ils remplirent de dynamite. Dans la nuit du 7 au 8 juin 1917 pour le lieutenant il y eut la relève, et sur la Lunetta, c’est ainsi qu’ils appelaient ce rocher, arriva un groupe d’officiers pour étudier le terrain de l’attaque qui devait avoir lieu le 10. Survint un orage, les uns disent un éclair, les autres, les Autrichiens. Le fait est que la mine ou les mines explosèrent tandis que ces officiers étaient là-haut en train de regarder.
— C’est un fou qui a voulu essayer si le détonateur fonctionnait, dit le père de Giacomo.
— On dit qu’ils moururent tous, en même temps que plus d’une centaine de soldats italiens. On ne sait pas combien d’Autrichiens. Les morts sont sous ces rochers en morceaux, conclut Angelo Schenal.
— Moi, une fois j’ai cherché à entrer là-dessous par une galerie du côté autrichien. C’était trop dangereux, à un endroit j’ai rebroussé chemin parce que ça s’écroulait de partout. Maintenant ça a dû s’effondrer, dit Ricardo Pûn.
— Tu sais, observa le père d’Irene, qu’à une centaine de mètres derrière les premières lignes autrichiennes, juste après la mine, il y a une galerie qui s’enfonce profondément et juste à droite de l’entrée se trouve la plaque commémorative d’un capitaine Gefallene wegen Italienische Mine ?
— Mais toi qui as fait la guerre, tu devrais savoir que les Autrichiens appelaient « mine » les grenades et lance-mines, les lance-grenades. Les nôtres les tiraient de la Croce di Sant’Antonio. On dit que là est aussi mort le lieutenant Filzi, un irrédentiste, frère de celui qu’ils ont pendu en même temps que Cesare Battisti. Un jour j’ai rencontré des gens du Trentin qui étaient venus voir pour poser une plaque commémorative. Lui, on ne l’a plus retrouvé.
Des enfants se tenaient autour des hommes et écoutaient ce qu’ils racontaient. Giacomo et Irene, au bout d’un moment, s’en allèrent de leur côté. Les plus jeunes recommencèrent à poursuivre les libellules autour de la mare, les plus petits à attraper les vers luisants apparus une fois que les martinets étaient allés dormir sous les toits. Les femmes appelèrent les enfants pour les envoyer se coucher. Et quand les hommes furent seuls, ils changèrent de conversation. Angelo Càstelar sortit de sa poche revolver une feuille pliée en quatre, il la déplia avec délicatesse et lut à mi-voix qu’en France les exilés politiques de tous les partis s’étaient réunis pour lutter contre la dictature fasciste, et qu’ils invitaient les Italiens à en faire autant.
— Mais toi, ces exilés, tu les as connus ? demanda Moro Soll.
— Pas directement, les nouvelles et les tracts m’arrivaient par l’intermédiaire des camarades de travail. Après j’ai rencontré Mosè Trip, il m’a dit que parmi les antifascistes il y avait trois hommes importants et qui s’étaient échappés de l’île où ils étaient assignés à résidence. Ajoute les frères Rosselli, un certain Salvemini, le professeur Trentin qui vient d’ici, il est de Trévise, les frères Walter de Schio.
— Les frères Rosselli ? demanda le père d’Irene. En 1919-1920 il y avait ici un lieutenant Rosselli qui le jour de l’an a accompagné le médecin avec le traîneau quand ma femme a accouché d’Irene. C’est même lui qui a trouvé ce prénom. Il disait que ça veut dire paix. Ça m’a semblé une bonne idée, vu que la guerre était finie depuis pas longtemps.
La nuit tomba, dans les maisons on allumait les lampes et la lune montante s’élevait dans le ciel vers son point le plus haut, volant leur lumière aux étoiles. Les hommes éteignirent leurs cigarettes et rangèrent leurs mégots dans les boîtes de gris.
— On va où demain ?
— Dans le même coin.
— Bonne nuit.
— Salut.
— Bonne nuit à tout le monde.
— Bonne nuit.
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