Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 9 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 9

 

 

Dans les premiers jours de décembre il tomba de la neige, qui fondit avec le redoux de l’Immaculée-Conception, venu du sud. Puis revint le froid de la Sainte-Lucie. Pour la neuvaine de Noël les garçons et les filles du hameau se retrouvaient après dîner autour de la croix de la Pozza Oba pour chanter la Stella. Parfois les filles forçaient dans les aigus et les garçons dans les graves, mais le chœur n’était réussi que quand ils chantaient avec leurs voix naturelles, et que le chant se répandait paisible. Il leur arrivait de rester silencieux de temps en temps pour écouter les chœurs des autres hameaux. Au Bald ils chantaient en cimbre !

Giacomo cherchait la compagnie d’Irene. Un soir, sur leurs têtes, après que la lune l’avait annoncé par un grand halo, il commença à neiger à gros flocons, lentement, sans un souffle de vent. Les chœurs semblaient venir de loin, de très loin.

Trois jours avant le 25, un après-midi Giacomo alla appeler Irene pour se rendre au Kunsweldele couper un petit sapin. À l’école on leur avait dit qu’il ne fallait pas faire d’arbre de Noël mais une crèche, parce que l’arbre était une mode étrangère. Chez nous, au contraire, on l’avait toujours fait, et puis ça coûtait moins : quelques bouts de ouate pour imiter la neige, des fils de soie colorée, des pommes de pin rougies et une étoile taillée dans le bois avec un canif et colorée d’un jaune brillant, quatre petites bougies, et l’arbre devenait resplendissant. Cet après-midi-là, vers le coucher du soleil, Giacomo, avec Irene, coupa un petit arbre qui poussait dans un fourré. En sautant joyeusement dans la neige fraîche ils rentrèrent tout heureux à leur hameau où les lampes avaient déjà été allumées. Le 23 son père arriva. Ce soir-là la neige crissait sous les clous des chaussures. Il fit tout seul le trajet de la gare à chez lui. Il avait été absent trois ans. Ça lui semblait trente ans. En montant avec le train il regardait par les fenêtres l’ombre des montagnes contre le ciel étoilé, les villages et les villes éclairés en bas, dans la plaine qui s’éloignait. À ce moment-là il ne se rappelait même plus l’enfermement dans la mine ni la tristesse de la baraque qui l’avaient accompagné jusqu’à la frontière. En proie à l’inquiétude, il avait presque peur d’arriver.

Quand Giovanni arriva à la gare d’où il était parti trois ans avant, personne ne l’attendait. Le matin de leur départ aussi il faisait nuit, mais sous la marquise de bois Giacomo, Olga, sa femme et les femmes, les fils et les filles de ses camarades étaient là. Des fenêtres du train ils avaient dit adieu en agitant leurs chapeaux.

Il descendit. Tuncali, l’agent qui, comme tous les soirs, était de service à l’arrivée du train, le reconnut et le salua cordialement sans se montrer trop expansif toutefois, par respect des formes. Il fut reconnu et salué également par Cecilia, l’employée de la poste, toujours présente pour récupérer son sac. Peut-être que dedans se trouvait aussi la lettre où il écrivait qu’il reviendrait pour Noël mais qu’il ne savait pas exactement le jour.

D’autres voyageurs étaient descendus en même temps que lui. Tous des gens d’ailleurs, avec des bagages et des skis, qui arrivaient pour les vacances de Noël. Sa petite caisse à la main et un sac de montagne sur le dos il prit la rue Trente-et-Trieste. Sur la place devant la mairie il y avait deux fontaines lumineuses de glace, et les verts, les jaunes, les bleus, les rouges des ampoules brillaient à travers les glaçons des stalactites. Entre les deux fontaines, et faisant cercle, les gens chantaient. Il continua son chemin sans s’arrêter. Il n’entra même pas chez Modesto, du Caffè Nazionale, pour boire un verre de vin brûlé. Il avait hâte d’arriver chez lui. Au-delà de l’école l’éclairage cessait et la route continuait entre deux alignements de pierres dressées. La lumière des étoiles sur la neige dans la nuit sereine éclairait son chemin. Il entendait les chœurs des villageois. Au loin, sur les buttes et sur les pentes, les maisons dispersées s’annonçaient par une lueur qui filtrait des cuisines.

Il marchait. Le poids de la caisse et du sac le faisait suer. La neige crissait sous ses chaussures de mineur et il se rappelait toutes les fois où il avait pris cette route : enfant, pour accompagner sa femme quand elle était jeune fille, quand il fut libéré en 19 et que le vieux Tana était heureux, lui qui disait que même si tout avait été détruit c’était là le seul endroit au monde où il pouvait vivre. Il marchait et il se rappelait. Il semblait que ses pieds reconnaissaient tout seuls les irrégularités de la route, chaque virage. Avant la dernière côte il posa sa caisse sur la neige et il s’arrêta un moment pour se reposer en s’asseyant sur une pierre. Alors, il eut même envie de rire car, selon les récits de la veillée, c’était justement sur celle-là que Toni Moro avait rencontré le chat parlant. Un soir – qu’on disait – où Toni Moro avait été faire sa cour, il s’était arrêté pour baisser son pantalon derrière la pierre, de l’autre côté de la route et, en se redressant, il avait vu un gros chat noir qui l’observait. Il fit alors une boule de neige qu’il lui lança avec force. Mais il ne l’atteignit pas. Le chat restait immobile, et après, le fixant avec des yeux de braise il lui dit : « Tire-m’en une autre, qu’on voie ! »

Quand il se présenta sur le seuil de la cuisine ils restèrent tous bouche bée. Après qu’il eut dit « Me voilà », alors ils se levèrent, l’entourèrent, le serrant, le touchant, l’embrassant. Jusqu’à ce que la grand-mère finisse par intervenir :

— Mais laissez-le respirer. Faites-lui déposer son sac.

Il regarda autour de lui pour retrouver ce qu’il avait laissé : tout était comme cela avait toujours été. Sauf qu’il y avait aussi un arbre de Noël dans le coin entre la fenêtre et l’âtre. Il dit :

— Comme c’est beau !

Il voulut ranimer le feu lui-même avec des gestes qui lui redevenaient familiers ; puis il demanda s’il n’y avait pas quelque chose à manger. À cause de l’émotion éprouvée en le revoyant ils n’y avaient pas pensé.

— Il y a de la polenta avec du lait de la Bionda. Mais aussi des leberbust frais. On a tué le cochon la semaine dernière. Va là-haut en chercher trois, dit la mère à Giacomo.

Giacomo prit un couteau et il monta quatre à quatre l’escalier qui conduisait aux chambres : dans celle au-dessus de la cuisine, des bâtons accrochés aux poutres du plafond soutenaient saucissons secs, saucissons de couenne, lards maigres et leberbust, ces saucisses de fressure, lard et gorge du cochon, parfumées avec des clous de girofle, du poivre, du sel et un peu de goutte.

Comme s’il était rentré d’une journée de travail dans le bois et non pas de la France après trois ans de mine, il voulut encore étaler lui-même avec la pelle les braises dans l’âtre. Sur le petit gril il posa le plat avec les trois leberbust et sur le grand quatre tranches de polenta. Pour manger il ne voulut même pas se mettre à table. Assis devant le feu il trempait la polenta dans le jus, portant de temps en temps à sa bouche un morceau de viande.

— Vraiment bon, dit-il finalement. C’est toujours Angelo Gaiga qui fait les saucissons ? Je suis fatigué, ajouta-t-il, ça fait presque deux jours que je suis en voyage. Mais je vous ai rapporté quelque chose de France.

Il quitta la chaleur de l’âtre, posa sur la table la caisse et le sac, ouvrit la caisse et commença à en sortir des choses.

— Ça, c’est pour la grand-mère, dit-il en lui tendant un châle en laine noire, et ça c’est pour toi, continua-t-il, en tendant un autre à fleurs à sa femme. Ces bas fins sont pour Olga et ces trois barres de chocolat pour Giacomo. Pour finir, j’ai ce pain blanc français qu’ils appellent la baguette.

— C’est vraiment Noël ! Merci papa ! s’exclama Giacomo.

— Mais c’est l’heure d’aller se coucher, conclut la grand-mère. Toi, ajouta-t-elle en s’adressant à Olga, viens dormir avec nous dans la pièce du haut. À eux, on va leur laisser la pièce au-dessus de la cuisine qui est la plus chaude. Prends la lampe et allons-y.

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