Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 29 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 29

 

— On ne peut pas travailler six mois et les six autres rester ici à se regarder dans le blanc des yeux, dit un après-midi le père de Giacomo.

— Qu’est-ce que tu veux faire ? Il n’y a qu’à attendre que l’hiver passe. Comme les blaireaux, disait Moro Soll.

— Toi, tu parles comme ça parce que tu as la buvette du Maddarello qui te rapporte toujours quelque chose. Mais nous ? Tous les autres ?

— Vous êtes tous inscrits à l’Œuvre nationale des loisirs, ironisait Moro. Regarde Nin, au contraire, qui n’est pas fasciste mais qui est un rouge, il a acheté neuf moutons.

— Bien sûr, mais lui il a aussi le foin. Les moutons ne mangent pas de la neige. Demain, je vais remplir les papiers pour aller travailler en Abyssinie.

En janvier, en même temps que lui, partirent également Angelo et Cristiano.

Ce ne fut pas un départ différent des autres. Maintenant dans les familles et dans les hameaux ils étaient habitués à voir partir les parents et les voisins ; la France, la Suisse, l’Australie, l’Amérique, l’Afrique étaient des lieux lointains mais familiers également, car tout le monde avait un proche dans un pays ou dans un autre. Et voilà qu’en Afrique orientale les entreprises demandaient des ouvriers pour construire des routes. Les payes étaient correctes, meilleures qu’en France ; peut-être à cause des conditions difficiles, des lieux sauvages, de la vie dans les baraques et de l’organisation militaire.

Giacomo ne voulait pas partir, il avait Irene, et cette année encore il travailla à la récupération, dont il était devenu un expert à l’égal de son père : il savait comment se comporter avec les obus, dont il reconnaissait au premier coup d’œil le type et le calibre, il savait les désamorcer sans les faire éclater. Il reconnaissait sans erreur les signes que la guerre avait laissés sur le terrain, et il était rare qu’il lui arrive de creuser un trou pour rien. Au contraire, ce qui l’ennuyait c’était l’obligation de se présenter tous les samedis après-midi à l’instruction prémilitaire et de devoir marcher en colonne par trois sur les larges routes au pied des Laiten, où maintenant le monument blanc se détachait, solitaire.

Le soir, une fois rentré chez lui mort de fatigue, il faisait un brin de toilette à la fontaine du hameau et, après dîner, il ne manquait pas d’aller chez Irene pour parler de leur avenir. Il n’avait qu’un rêve : maintenant qu’il avait l’âge de se présenter, il attendait le prochain concours pour être pris dans la Milice des forêts ; après la période de service prescrite, ils pourraient se marier. Il pensait que même si, ensuite, on l’envoyait en Piémont, dans le Frioul et voire même dans le Sud, c’était toujours mieux que d’aller à l’étranger. De cette façon ils resteraient ensemble, sans devoir faire de demande de rapprochement familial ou de mariage par procuration. Tout le monde ne pouvait pas avoir la chance de Matteo en Australie qui maintenant était devenu propriétaire d’une belle maison.

Un soir de novembre Mario vint cogner à la porte de sa maison. Il voulait lui faire savoir que l’avis de concours qu’il attendait avait paru. Il entra dans la petite cuisine où, depuis quelques mois, l’électricité était arrivée ; Giovanni avait voulu qu’ils la mettent avec le premier argent envoyé d’Afrique. Cela faisait presque deux ans que la mairie avait fait mettre une lampe pour éclairer la placette du hameau ; et lui, il sentait l’obligation de faire de même pour sa famille.

— Bonsoir. Je voulais parler à Giacomo. Il est chez Irene ?

— Et où veux-tu qu’il soit ? dit la grand-mère. Entre donc et attends-le ici, il ne devrait pas tarder à venir dîner.

— Non, mieux vaut que j’aille à sa rencontre.

— Reste avec nous pour dîner. On a des pommes de terre au lard, dit la mère de Giacomo.

— Non, merci, madame Rina. J’ai juste quelque chose à lui dire. Bonsoir et bon dîner.

Il sortit. Il commençait à neiger. Il le rencontra sur la route qui venait de la maison d’Irene et il lui dit que l’avis de concours pour la Milice des forêts avait paru.

— Alors demain matin je vais à la mairie pour avoir les papiers. Je les demande tout de suite. Je te remercie.

— Je te conseille de te faire délivrer une déclaration du commandant de la GIL, attestant que tu as été champion national des avant-gardistes. Ça pourrait être utile.

Le matin suivant il se rendit à l’inspection des forêts pour y lire l’avis de concours et demander davantage de renseignements. Un brigadier lui communiqua la liste des pièces à présenter dans le délai fixé, en lui disant :

— Il y en a d’autres qui sont venus se renseigner. La sélection sera très sévère.

Pour être admis au concours, l’inscription aux organisations fascistes était déterminante et cela faisait deux ans qu’il ne payait plus sa carte. Il l’avait payée tant qu’il était avant-gardiste et qu’on lui donnait l’uniforme et les skis pour participer aux compétitions ; après, il ne s’en était plus occupé, cela lui était égal d’être inscrit ou pas inscrit. Pareil pour les compétitions. Mais maintenant ? Il prit son courage à deux mains et il alla trouver chez lui le commandant des jeunes fascistes :

— J’aurais besoin, lui déclara-t-il après avoir dit bonjour, d’une attestation comme quoi je suis inscrit aux jeunes fascistes.

— Ça te sert à quoi ?

— C’est pour le concours de la Milice des forêts.

— Toi aussi ? Mais ici, à la maison, je n’ai rien. Viens cet après-midi, après quatre heures, à la Maison du fascisme ; je serai là.

Une fois sorti de la maison du chef de manipule il se rendit à la mairie pour demander les papiers au bureau de l’état civil. Il fallait des feuilles de papier timbré et des timbres fiscaux, il fallait payer des frais de secrétariat. L’employé lui fournit aussi un modèle de demande manuscrite sur papier timbré à quatre lires. Le tout lui coûtait ce qu’il tirait d’une bonne journée de récupération.

Dans l’après-midi il se présenta à la Maison du fascisme. Le commandant prit le registre. Son nom y figurait, il avait été compté présent, même si pendant deux ans il n’avait pas payé sa carte, pour ne pas faire connaître à la fédération provinciale les retards de payement ou les défections.

— Je te fais une attestation comme quoi tu es inscrit et que tu participes à nos activités, après, je la ferai viser par le secrétaire politique. Viens la chercher dans deux jours. Mais là, je vois que ça fait deux ans que tu ne payes pas l’inscription. Ou plutôt, comme jeune fasciste tu ne l’as jamais payée. Comment ça se fait ?

— J’étais absent parce que je faisais de la récupération dans les Dolomites, et j’ai dû oublier.

— Oui, c’est probable. C’est pour ça que je ne te voyais pas aux réunions, mais l’année prochaine, rappelle-toi de payer. Et ton père ? D’Afrique, qu’est-ce qu’il écrit ? Au fait, pour être recruté, si on a moins de vingt et un ans l’autorisation des parents est nécessaire. Peut-être que celle de ta mère suffira. Au besoin, on fera faire une déclaration au podestat, disant que ton père est en Afrique orientale avec les centuries ouvrières.

— Merci. Je vous remercie, je viendrai retirer la déclaration.

— Dans deux jours, au samedi fasciste. Salut.

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