Les saisons de Giacomo
Chapitre 20
Après le dégel les travaux reprirent à l’ossuaire monumental ; Giovanni, qui était revenu de France avec mille lires d’économies, demanda à être embauché comme manœuvre. On ne lui dit ni oui ni non, puis ce fut non. Peut-être que sa tentative d’émigration clandestine en Suisse, réussie ensuite en France, sa non-inscription au parti fasciste, ou quelque autre raison, avaient rendu les autorités soupçonneuses. Peut-être avaient-elles eu vent d’un fil invisible reliant la zone des subversifs de Schio aux hameaux du Plateau ? Hameaux où le flux migratoire était plus fort qu’ailleurs et où, quand il y avait eu de libres élections, on avait aussi voté socialiste. À cause de ce refus, avec colère également, le père de Giacomo se remit à la récupération du matériel de guerre, courant de plus grands risques que d’habitude à désamorcer des obus non explosés.
Un jour de mai Mario, qui faisait sa tournée parmi les ouvriers avec ses fiasques de vin, fut arrêté par un chef qui lui demanda son âge et s’il était disposé à faire le porteur d’eau, c’est-à-dire à parcourir le chantier avec une louche et un seau d’eau pour tous ceux qui voudraient boire. Trois heures le matin et trois heures l’après-midi, de neuf heures à midi et de deux à cinq : six heures à soixante centimes de l’heure. Mais après coup le chef nota que Mario n’avait pas encore quinze ans et donc qu’il ne pouvait pas travailler.
— Mais moi, dit Mario, j’ai un copain qui les a et c’est un type sérieux.
— Est-ce qu’il est inscrit à l’Opera Balilla ?
— Oui, il est même champion national de ski.
— Alors viens ici avec lui demain à midi. On verra.
C’est ainsi que Giacomo fut embauché. L’horaire était pratique car il lui permettait de faire les travaux habituels à la maison aussi bien le matin que l’après-midi. Être porteur d’eau n’était ni pénible ni difficile. Il changeait souvent l’eau pour qu’elle soit toujours fraîche et que les ouvriers soient contents. Et trois lires soixante centimes par jour, ce n’était pas à négliger.
Giacomo ne pouvait pas le savoir, mais les chefs avaient décidé d’embaucher un jeune porteur d’eau parce qu’ils s’étaient aperçus que les manœuvres, les tailleurs de pierre, les maçons et les charretiers perdaient trop de temps à aller boire au tuyau d’eau qui servait à faire le mortier et que parfois, en attendant que ce soit leur tour de tendre un récipient, ils s’arrêtaient pour causer.
Cette année-là les grands murs du quadrilatère de base, tous en marbre blanc bouchardé, avaient comme esquissé le monument. Au-dessus des portails des quatre points cardinaux avaient déjà été placées les « têtes de fantassin avec casque », œuvre sculptée d’imitation classique.
Des cimetières italiens dispersés dans les villages et dans la montagne, on commença à exhumer les restes des soldats sous la surveillance d’un aumônier militaire. Les ossements étaient disposés dans une petite caissette et sur chacune d’entre elles on inscrivait le grade, le nom et le prénom et, si c’était le cas, les décorations. Dans quelque lointain atelier on gravait la même inscription sur une plaque carrée en marbre. Les caissettes étaient portées dans l’église de Saint-Roch et entassées par ordre alphabétique. Les femmes du Comité chargé d’honorer les morts de la guerre veillaient à ce que tout fût fait avec ordre, afin d’éviter des erreurs éventuelles et des confusions de noms. Parfois des parents des morts, qui étaient restés en contact avec les femmes du Comité, arrivaient de villes lointaines, de la Sicile et de la Sardaigne, de la Calabre et du Piémont, pour assister à l’exhumation de leurs proches et pour déposer une fleur sur la caissette contenant les ossements.
Souvent les équipes chargées de ce travail, en ouvrant les sépultures, en particulier celles des cimetières qui se trouvaient sur les champs de bataille, récoltaient les objets enterrés avec les morts : les cartouches à l’intérieur des gibernes devenaient du matériel de récupération à vendre, tandis que les médailles, les portefeuilles, les pipes ou autres objets étaient remis à l’aumônier. Dans les fosses communes, où étaient au contraire enterrés les inconnus, les crânes étaient séparés du reste des ossements et c’est eux qui faisaient foi quant au nombre de corps exhumés. Les pauvres restes étaient directement emmenés à l’ossuaire où des caveaux, creusés à cet effet dans la colline des jeux, les accueillaient.
Cet été-là se produisit un fait que les journaux n’enregistrèrent pas ; peu de personnes furent au courant. Depuis plus d’un mois les ouvriers qui travaillaient à l’ossuaire monumental ne touchaient pas leur paye ; à ceux qui en faisaient la demande on distribuait des tickets ou des jetons, à dépenser exclusivement dans une baraque du chantier où on pouvait acheter du vin, du pain, du sucre, de la farine et pas grand-chose d’autre. Ce retard dans les payes engendra une mauvaise humeur croissante, et dans les WC du chantier apparurent des graffitis de protestation : « On veut notre paye, à bas… » suivis des noms des chefs les plus exigeants et impitoyables. La troisième quinzaine se passa aussi sans recevoir de paye. Tout bas et avec grande discrétion, les ouvriers se mirent d’accord pour faire une grève de protestation.
Le soir avant le jour choisi, Giacomo en parla avec son père. Il dit que les ouvriers avaient décidé de faire la grève parce que depuis plus d’un mois l’entreprise n’avait pas versé une lire de paye, que certains chefs étaient méchants et qu’ils exigeaient des ouvriers qu’ils suent et qu’ils travaillent comme des esclaves. Quelques fois ils les avaient même insultés.
— Toi, qu’est-ce que tu fais ? lui demanda son père.
— Je reste à la maison, répondit-il.
— Tu as raison.
Et il ne dit rien d’autre car, ce soir-là, il était de mauvaise humeur. Le travail de récupération n’avait pas bien rendu. Avoir tant creusé pour pas grand-chose… et puis il y avait eu l’orage qui l’avait obligé à rester presque deux heures à l’intérieur d’une galerie sur le Moschiagh.
Le matin la surprise fut énorme : le chantier apparut comme désert aux ingénieurs, aux chefs des ouvriers, à l’inspecteur. Les autorités furent tout de suite informées. Des inspecteurs de police, peut-être ceux de l’OVRA, des officiers des carabiniers arrivèrent et tout le monde put lire les inscriptions scandaleuses sur les planches des WC : « À bas le fascisme ! », « Mussolini salaud », « Vive l’internationale ! Vive Lénine ! »
Les représentants de l’entreprise dirent aux enquêteurs qu’ils ne pouvaient pas faire les payes si, avant, de Rome n’arrivaient pas les acomptes sur les travaux déjà réalisés, comme prévu par le contrat. De Rome on répondit aussitôt que d’ici quelques jours les acomptes seraient versés auprès de la Banque d’Italie. Des policiers déclarèrent qu’il était nécessaire d’enquêter parmi les ouvriers, pour découvrir les meneurs et les éléments subversifs. Dans les hautes sphères il fut décidé de faire inscrire sur le casier judiciaire « A participé à la grève pendant la construction de l’ossuaire monumental ».
Après quelques jours on vit sur le chantier de nouveaux embauchés qui, on le comprit tout de suite, n’étaient certainement pas des ouvriers, même s’ils s’ingéniaient à le paraître. On comprit que le moment était venu d’être prudent dans ses propos. Et d’abord parce que au plébiscite du 25 mars la grande majorité des Italiens avait dit oui au fascisme et que cela avait ragaillardi les autorités, grandes et petites.
Quelques jours après la grève, Giacomo fut appelé dans la baraque du bureau. Dedans il n’y avait qu’un monsieur à l’air bonasse assis derrière la table, qu’il salua à la romaine.
— Écoute, lui dit ce monsieur, je sais que tu es un bon balilla et que tu es aussi champion de ski et donc que tu aimes ta patrie. Comme tu sais, ici il s’est passé quelque chose de grave qui a fait de la peine au Duce lui-même : une grève, et précisément dans ce chantier où l’on travaille à la construction du monument qui accueillera les dépouilles de tant de héros tombés pour notre chère Italie. Toi, en allant porter de l’eau, tu n’as jamais entendu dire du mal du fascisme et de notre Duce ?
— Non ! absolument pas, répondit Giacomo en faisant signe que non de la tête. Je ne fais pas attention à ce que disent les hommes.
— Mais alors, pourquoi es-tu resté à la maison ce jour-là ?
— Le jour d’avant j’avais bu trop d’eau froide et j’ai attrapé la diarrhée.
— Je te crois. Il ne faut pas boire trop d’eau froide, ça fait du mal. Mais il faut faire attention à ce que disent les ouvriers, et si tu entends dire quelque chose qui te semble suspect, tu dois tout de suite le rapporter aux chefs, mais sans te faire remarquer. D’accord ?
— À vos ordres ! répondit Giacomo en croisant le pouce et l’index derrière son dos.
Avant de sortir, comme le lui avait expliqué le chef de manipule Nini Duncali, il fit un pas en arrière et un salut à la romaine impeccable.
De cette rencontre Giacomo ne souffla mot ni à son père ni à Irene.
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