Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 7 sur 32

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Les saisons de Giacomo

Chapitre 7

 

 

Giacomo passa en dernière année d’école avec un bon livret, il s’était bien défendu en calcul et en lecture. Quand il rentra à la maison après le dernier jour de classe sa mère lui dit que, pendant les mois de vacances, il irait garder les vaches de son parrain Ménego. On lui donnerait à manger midi et soir et cent lires encore à la fin de la saison. C’était mieux que d’aller dans un alpage, lui expliqua sa mère, car les pâturages étaient proches, et le soir il rentrerait à la maison pour dormir. Ce fut un bon été, chaud mais avec quelques orages. Comme toujours.

Quand les vaches ruminaient à l’ombre, il s’enfonçait un peu dans le bois pour manger des fraises, des myrtilles et des framboises, ou cueillir des champignons que le soir il rapportait à la maison dans son chapeau. Toujours sans perdre de vue les vaches, il ramassait les billes de plomb et les cartouches qui affleuraient du terrain. En les vendant à l’approche de la rentrée, il pensait en tirer les cinq lires nécessaires pour payer une carte de balilla et avoir ainsi l’uniforme et les skis, comme ses camarades qui habitaient dans le centre.

Un jour du début d’août un orage menaçant grandit du côté du lac de Garde. Rapidement il gagna nos montagnes et éclata en grêlons gros comme des œufs de pigeon, avec des éclairs et des coups de tonnerre qui se répercutaient bruyamment dans les vallées. Giacomo vit la foudre s’abattre sur un mélèze proche, et le mélèze se fendre de la cime jusqu’aux racines, comme si une cognée sortie des nuages l’avait frappé. Il eut peur car il était seul, à l’intérieur d’un boyau militaire, et parce que après que la foudre était tombée, il lui était resté dans la bouche une étrange saveur, comme de soufre. Les quatre génisses couchées dans le pré, effrayées elles aussi, bondirent sur leurs pattes et se mirent à courir en rond, sautant ensuite la barrière et s’enfonçant dans le bois. Il n’avait pas le courage de les poursuivre pour les faire revenir. Il cria très fort, il les appela par leurs noms à pleins poumons, mais au milieu du vacarme de l’orage, les génisses elles-mêmes ne pouvaient l’entendre.

Quand le mauvais temps en eut fini, qu’au couchant le ciel redevint clair, et que les alouettes, haut dans le ciel, se remirent à chanter, il alla en courant à la maison de son parrain pour lui dire que les génisses s’étaient enfuies. Ils partirent à leur recherche à trois, les appelant et, avant la nuit, ils entendirent la sonnaille de la Maline qui, dans le Val di Nos, emmenait derrière elle ses compagnes.

Naturellement, Giacomo, lui aussi, ce soir-là, rentra à la maison tard. Il trouva sa mère et sa grand-mère pleines d’inquiétude, cette dernière surtout, car elle s’était rappelée Lena Nappa qui, bien des années auparavant – la grand-mère était encore jeune fille –, avait été frappée par la foudre un jour comme celui-là, alors que sur la Barhütta elle faisait paître les vaches. Giacomo était encore tout trempé, sa mère ranima le feu et le fit se déshabiller, le laissant en caleçon. Elle mit les vêtements à sécher et la grand-mère remplit ses chaussures de foin sec et fin.

À la fin des vacances il avait ramassé un bon tas de cartouches et de billes de plomb et peut-être bien trois kilos de cuivre. Chaque soir, quand il rentrait à la maison, il vidait le contenu de ses poches dans une petite caisse à munitions, du type de celles dont on se servait aussi dans nos maisons pour ranger le linge de corps sous le lit. Sa mère savait et elle laissait faire. Elle lui avait simplement bien recommandé de ne pas toucher aux détonateurs, de quelque type que ce soit, car ils pouvaient lui exploser dans les mains, comme c’était arrivé à Bruno de Ebene ; et encore moins aux grenades qui étaient des engins mortels. Elle pensait qu’avec la vente de ce matériel de récupération elle pourrait acheter quelques écheveaux de laine à Piero Ghellar ; elle le laisserait peut-être même, pour une fois, aller au cinéma. Elle fut au contraire très surprise quand, au début de l’école, Giacomo, un soir, lui dit qu’il voulait vendre ce matériel pour se payer une carte de balilla.

— Mais ça te sert à quoi, un bout de papier avec ton nom ? lui demanda la grand-mère qui écoutait et suivait toujours la marche de la maison.

— Mes copains, au village, ils sont tous balilla. Et après on me donnera l’uniforme, et quand viendra la neige les skis aussi.

— L’uniforme, comme aux soldats ? Mais vous êtes encore des gosses et si on vous pressait le nez il en sortirait du lait, dit la mère.

— On me donnera des habits de skieur avec un bonnet de laine, des grosses chaussettes, des skis et des gants.

— Tout ça pour cinq lires ? Alors ça vaut le coup, dit sa sœur.

— Ça ne me plaît pas beaucoup ; je ne sais pas pourquoi. Mais si on te donne toutes ces affaires pour cinq lires, vas-y, conclut la mère.

Un matin où Riccardo Pûn allait chez Seber avec la charrette et le cheval des Zai pour vendre la camelote qu’il avait récupérée sur le Zebio, Giacomo y chargea aussi la sienne. Il se retrouva avec neuf lires en poche et les quatre qu’il avait en plus il les remit à sa mère, qui pensa qu’elles serviraient de complément pour le manuel scolaire, qui coûtait quand même douze lires.

Un jour de septembre, avant la foire de la Saint-Mathieu, Nin Postier remit à la mère de Giacomo un mandat qui venait de France. C’était de son mari. Et comme elle l’attendait ! Quatre fois par an il lui envoyait presque tout ce qu’il arrivait à économiser après avoir dépensé ce qu’il lui fallait pour vivre. Il avait émigré trois ans auparavant, en 27, quand ici il n’y avait plus eu de travaux en cours et que Tita Sponzio, à la mairie, lui avait dit qu’en France on demandait des mineurs pour la zone de Metz. Ils étaient nombreux à être partis, également des autres hameaux environnants. Pour eux qui étaient presque tous d’anciens chasseurs alpins qui, durant la guerre, avaient creusé des galeries et des tranchées dans le rocher, il ne fut pas difficile de recevoir la qualification de mineur sur leur demande de passeport. Ce n’était qu’un simple formulaire : « … Autorisation est donnée pour la remise d’un passeport valable trois ans à destination de la France… » Avec cette feuille pliée dans la poche de la veste et une caisse, comme d’habitude récupérée dans les dépôts de munitions et qui, au lieu de trois obus de 105, contenait maintenant un pantalon de futaine, quelques tricots de corps, trois chemises, quelques paires de chaussettes, deux kilos de pain et une tranche de fromage, ils partirent un matin d’avril au chant du coucou, qui les remplit de mélancolie car l’oiseau, au moins, était de retour.

Arrivés à Metz après presque deux jours de voyage et ayant changé trois fois de train, ils se présentèrent au bureau du travail où on ne voulut pas les garder ensemble : ils en envoyèrent certains dans la mine d’Orne, d’autres dans celle de Boulay-Moselle. Bien qu’ayant la qualification de mineurs et ayant été engagés comme tels, on ne les mit pas à travailler à l’abattage mais à charger et à pousser à la main les wagonnets sur le decauville. Un par wagonnet.

L’Italie et la France avaient conclu un accord sur les salaires, qui fixait la paye à cinquante-cinq francs par jour pour les mineurs et à quarante-quatre pour les manœuvres de galerie, mais dans cette zone de la Lorraine la direction de la Société minière avait fixé les choses autrement : tant par tonne de charbon extrait et ensuite déchargé dans les wagons ferroviaires. De cette façon un mineur n’arrivait jamais à atteindre le salaire établi entre les deux gouvernements et il fallait être très bon pour arriver à quarante-deux francs en travaillant dix heures. Pour les manœuvres qui chargeaient et qui poussaient les wagonnets la paye était de deux francs dix le wagonnet ; mais si le charbon chargé n’arrivait pas à peser une tonne il n’était pas pris en compte. Et puis on ne tenait pas compte de la distance qui séparait le point de chargement de la décharge, et dans l’attribution des postes de travail les porions y allaient à la tête du client.

Charger et pousser. Décharger et retourner dans la galerie pour charger. Pousser encore avec la sueur et la salive qui se mêlaient au poussier ; une louchée d’eau pour se rincer la bouche de temps en temps et se nettoyer la gorge, un mouchoir à la ceinture pour s’essuyer le front et les yeux. Tout ça pour gagner trente et un francs cinquante par jour avec lesquels payer à la Compagnie minière le loyer pour un logement dans le bloc : une série de baraques moitié en brique et moitié en bois où on vivait par groupes de vingt. Payer aussi la nourriture à la cantine, le charbon pour le chauffage, l’électricité, une bouteille de bière. D’une main ils vous reprenaient ce qu’ils vous avaient donné de l’autre, si bien qu’il ne restait pas grand-chose à envoyer à la famille. Difficilement, après six mois d’économies, le père de Giacomo était arrivé à envoyer chez lui le premier mandat afin de payer les dettes contractées pour le voyage et pour le pauvre trousseau qu’il avait emporté. Maintenant, il envoyait l’argent tous les quatre mois, et toujours ponctuellement arrivait le mandat destiné aux achats de la foire de la Saint-Mathieu, en prévision de l’hiver.

— Bonjour ! dit Nini Facteur. Le mandat est arrivé de la France.

Ils n’avaient rien dans la maison à offrir à Nini qui avait trois heures de marche dans les jambes ; ni vin ni café. Ils s’excusèrent.

— Ça ne fait rien, dit Nini, aujourd’hui il fait chaud et je boirais volontiers un verre d’eau fraîche de votre fontaine.

Le matin suivant la mère de Giacomo alla à la poste avec le mandat dans son sac et devant Mme Ninella, ayant trempé sa plume dans l’encre réglementaire du bureau, elle signa : prénom et nom de jeune fille, suivi de son nom de femme mariée comme sur l’adresse du mandat. Bepi de la poste, le caissier, compta l’argent, et quand il le mit devant elle à travers le guichet de la cloison en planches il lui dit :

— Recomptez-le vous aussi, la femme.

Elle le recompta, troublée, comme ça lui était toujours arrivé les autres fois. Elle avait l’impression qu’il y en avait beaucoup et elle s’embrouilla. Mille pensées lui traversaient le cerveau. Comment le répartir ? Il fallait mettre de côté l’argent pour l’achat du cochon : de quatre-vingts à cent dix lires. Il fallait payer le pain à Toni Boulanger, depuis juillet ça faisait environ cinquante lires : une livre tous les jours, huit cents grammes le dimanche. Giacomo avait besoin d’une paire de chaussures parce que les siennes étaient trop petites et usées, il ne pouvait quand même pas arriver à l’école avec les pieds mouillés. Peut-être qu’il aurait pu se contenter d’une paire de sabots, mais ça s’use vite. Et encore ? Olga aussi aurait besoin d’une chemise en laine.

Elle traversa la place du village et elle entra dans l’église dire une prière à la bienheureuse Jeanne pour son homme. Après, elle s’assit au dernier banc pour faire encore un peu de comptes dans sa tête. Elle sortit.

Arrivée devant la boutique des Stern elle entra – ce serait déjà ça – payer cette dette du dimanche, quand elle descendait au village pour la messe : l’huile, le sucre, les pâtes, le riz, la farine, le savon. Mosè fit les additions à chaque page du livret que la mère de Giacomo avait apporté : le total correspondit à celui du grand-livre, à savoir cent trois lires. Elle paya. Mosè, qui avait fait la guerre avec son homme, écrivit « payé » et il signa, après il lui donna une tranche de pâte de coing en prime. Elle croyait que le compte était plus élevé, aussi elle acheta deux cents grammes de café à faire griller, du moins cher, pour quand sa mère sentait le cœur lui manquer, ainsi qu’une boîte de chicorée Frank et un paquet d’extrait Elefante, pour faire quelquefois du café au lait. Elle prit aussi un grand morceau de savon pour la lessive et un kilo de saponine. Et deux cents grammes de mortadelle coupée fine pour le repas de midi du dimanche.

Ce soir-là, après que tout le monde était allé se coucher, la mère de Giacomo quitta l’âtre où elle reprisait et posa la lampe sur la table. Du cartable de son fils elle sortit le porte-plume et un cahier rayé, elle ouvrit au milieu, souleva les agrafes et détacha une feuille ; puis elle prit la bouteille d’encre et commença à écrire :

8 septembre 1930. Cher mari, j’espère que ma lettre te trouve en bonne santé comme nous. Hier j’ai reçu ton mandat de sept cents francs et aujourd’hui j’ai été à la poste pour le toucher. J’ai payé Toni Boulanger de trois mois de pain, j’ai aussi payé les Stern et monsieur Mosè te salue bien. À la Saint-Mathieu nous achèterons un beau petit cochon. Je pense aussi faire faire par Tan Millar une paire de chaussures pour Giacomo qui en a vraiment besoin parce qu’il grandit, et aussi acheter cinquante kilos de polenta pour l’hiver. Après la Saint-Mathieu on arrachera les pommes de terre du champ de la Corda. Elles me semblent plus bonnes que l’année dernière. Comme ça avec un peu de lentilles on fera les soupes que tu aimais tant. Nous t’attendons tous pour Noël, ne va pas manquer. Je te recommande, cher Mari, d’être toujours prudent dans la mine. Je pense toujours à toi. Ta fidèle épouse.

Elle signa de son nom de femme mariée avec son prénom ; elle plia la feuille en deux, et elle la plaça sous la douille de cuivre sur l’étagère en pensant qu’un de ces prochains jours, et peut-être même le matin suivant, elle descendrait au village acheter une enveloppe et écrire l’adresse indiquée sur le reçu du mandat.

Pendant ces journées d’automne Giacomo et ses camarades du hameau montaient dans la forêt du Taltebene ramasser du bois à brûler pour la maison. Des branches mortes et des bouts de troncs gisaient épars dans le sous-bois ; après les avoir débarrassés avec leurs serpes des frondaisons desséchées, ils les transportaient sur des schlittes jusqu’aux chemins muletiers de la guerre où on pouvait arriver avec une charrette. M. Andréa, l’instituteur, par ces clairs après-midi aimait, lui aussi, aller au bois dans cette forêt. Il préférait les souches de hêtre, ces souches tordues dont les racines se glissent dans le sol parmi les pierres. Avec sa pioche il enlevait les pierres tout autour, avec sa hache il coupait les racines découvertes et avec sa masse il donnait de grands coups jusqu’à ce que la souche se détachât de terre comme la dent d’un ogre. Les enfants, quand ils le rencontraient, lui donnaient un coup de main pour faire dévaler les souches dans ce bois où les emplacements des batteries et les tranchées indiquaient que cette montagne avait d’abord appartenu aux uns, et puis aux autres.

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