Les saisons de Giacomo

Mario Rigoni Stern · Chapitre 25 sur 32

Pages du PDF

Les saisons de Giacomo

Chapitre 25

 

C’étaient des années amères à vivre. Des familles nombreuses qui étaient allées travailler la terre dans les marais Pontins asséchés avaient fait connaître les difficultés pour ce qui est du travail et de l’adaptation. On racontait que Toni le Fou avait abandonné les mines de la France sans régler ses dettes car la direction de la Compagnie ne payait pas comme prévu dans les contrats. Il prit le train en cachette avec sa femme et ses quatre enfants, en laissant dans la baraque un mot aux créanciers : « Je n’ai pas d’argent pour vous payer mais mes jeunes enfants doivent quand même manger. Allez vous faire payer par les patrons de la mine ! »

En arrivant en Italie il demanda à parler au consul de la milice des frontières. Il lui dit qu’il était revenu dans sa patrie parce que le Duce avait besoin de beaucoup de bras et que, quant à lui, il était prêt à aller travailler dans les terres récemment assainies. On lui donna un bon pour un repas à la cantine des cheminots et une feuille de route pour rentrer chez lui. Une fois arrivé au village il se présenta au podestat et au secrétaire du parti :

— En France les représentants du fascisme à l’étranger m’ont dit qu’en Italie il y avait du travail pour tout le monde. Me voilà. Je suis prêt à aller avec toute ma famille à Littoria.

Non, ce n’était pas possible, ses enfants étaient encore trop petits et ils n’étaient pas en mesure de travailler la terre. Toni le Fou, alors, prit avec lui les deux aînés et s’en alla sur l’Ortigara faire de la récupération. Il se logea dans une galerie. C’est là, sur cette même montagne, que l’aîné de ses fils eut une main déchiquetée par un détonateur. Toni l’avait bandé de son mieux et conduit en courant chez le médecin qui venait d’arriver et qui dénonça le fait aux carabiniers. Ils voulaient l’arrêter pour coups et blessures à son propre fils et pour appropriation indue de biens de l’État.

— Très bien, vous n’avez qu’à tous nous mettre en prison, dit Toni le Fou, comme ça au moins vous nous donnerez à manger.

Mais il retourna faire le récupérateur.

Un jour de la fin de l’été, sur les pentes du Zebio, Giacomo, son père et les autres récupérateurs étaient en train de manger. Il bruinait, le brouillard montait de la vallée et s’accrochait aux arbres ; l’humidité pénétrait dans les os et agissait sur l’humeur de tout le monde. On aurait dit une journée d’automne avancé plutôt que de fin d’été. Même Mario Ballot n’avait pas envie de plaisanter, bien qu’il ait appris, depuis peu, à imiter les discours de Hitler, en inventant une langue pleine de consonnes avec quelques voyelles grinçantes, dans laquelle il intercalait à tort et à travers des mots de dialecte ; il montait en haut d’un rocher et terminait avec le salut nazi : « Eia Kartoffe ! »

Mais ce n’était pas le bon jour ; la pluie fastidieuse et insistante n’invitait pas à creuser le long des tranchées. Tout le monde se taisait, l’air triste. À un certain moment Meneghin Picche lança sa pioche au loin en s’écriant :

— J’en ai assez de cette vie. Ça suffit.

On ignore comment il pensait la changer, ni à quoi renvoyait son « ça suffit ». La pioche en rebondissant fit un bruit étrange. Comme s’il regrettait son geste de rébellion, lui qui était toujours si calme, un moment après il se leva pour aller reprendre son outil, et sous ses pieds il perçut encore le même bruit, comme s’il y avait du vide. Avec le côté plat de sa pioche il gratta la terre et des planches affleurèrent. Il les déplaça avec la pointe de son outil, en ôta deux et une fente apparut dans le rocher. Elle était bourrée de cartouches italiennes.

— Regardez ici ! Venez ! s’écria-t-il.

Mario Ballot, Nin Sech, Moro Soll, Angelo, Giacomo et son père se levèrent pour aller voir et, stupéfaits, ils regardèrent ce qui leur apparaissait comme un trésor, caché de cette façon sans qu’on sache ni pourquoi ni comment.

Meneghin Picche commença à retirer ces cartouches à pleines mains, il semblait qu’on ne dût pas en voir la fin. Toutes chargées, en parfait état de conservation, et donc bonnes aussi à fournir de la poudre aux chasseurs : du plomb, du cuivre et de la poudre aussi. Il en sortit un bon tas, deux cents kilos, à vue de nez. Et quand le soir tomba il ne les avait pas encore toutes sorties. Pendant ce temps les amis faisaient des hypothèses : qui pouvait bien les avoir cachées de cette façon et pourquoi ? Ils regardaient la position de cet abri tout de suite derrière la tranchée italienne avec la tranchée autrichienne en face. « Un saboteur », disait l’un ; « un soldat qui voulait se faire un magot pour après la guerre », disait l’autre ; un autre encore pensait qu’il s’agissait d’un révolutionnaire qui avait constitué une réserve de munitions. Ce fut le père de Giacomo, grâce à l’expérience, qui fit l’hypothèse la plus juste.

— Devant, dit-il, là où vous voyez cette saillie, devait se trouver un nid de mitrailleuses Fiat et derrière, dans cet abri, les porteurs de munitions au service de ces armes tenaient les caisses contenant la réserve des cartouches qui servaient à préparer les chargeurs pour tirer. En novembre 1917, quand vint l’ordre de repli vers les Melette et le Monte Fior, ils ne purent pas toutes les emporter et comme ça, pour que les Autrichiens ne les découvrent pas, ils ont eu l’idée de les cacher dans ce trou. Il ajouta : Pour Meneghin Picche qui en avait assez de faire le récupérateur.

Le jour suivant ils revinrent sur le lieu avec la charrette et le cheval de Nappa. Meneghin continua à retirer des cartouches jusqu’à midi, après quoi ils l’aidèrent à les porter jusqu’au chemin muletier. Le soir quand il les entreposa dans la baraque à côté de sa maison, ils estimèrent qu’il y en avait dans les sept cents kilos. Il travailla encore quinze jours avec sa femme pour les désamorcer et les vider de leur poudre. Quand il alla les vendre il en retira de quoi vivre pendant tout l’hiver, lui et sa famille. Il en resta encore pour l’hiver suivant.

Le beau temps d’automne revint, l’horizon était limpide et le ciel clair. Le 3 octobre 1935 Nino et Mario avaient décidé que l’après-midi, comme tant d’autres fois, ils iraient à la tenderie du Rasta. C’était l’époque du passage des pinsons et, s’ils se dépêchaient de manger et de marcher, ils arriveraient à temps pour assister à la capture de quelques douzaines d’oiseaux. À la fin de la journée ils aideraient à rassembler les appeaux devant la hutte de chasseur pour la distribution de la pâtée et ils iraient chercher l’eau pour remplir les augets à l’intérieur des cages.

Mais non, il en alla autrement car, avant midi, le directeur de l’école avait envoyé l’appariteur faire le tour des classes porteur de l’avis qu’ils devaient tous, en uniforme, se rassembler sur la place devant la mairie pour y écouter, transmis par la radio, un important discours du Duce.

Ils se retrouvèrent en grand nombre : balilla, avant-gardistes, jeunes fascistes, miliciens, Petites Italiennes, Jeunes Italiennes, femmes fascistes. Au premier rang le podestat et le secrétaire politique, les enseignants en uniforme, les carabiniers, les gardes-frontières, les forestiers. « Salut au Duce ! » cria à Rome Achille Starace : la radio le retransmit à toutes les places d’Italie, amplifié par les haut-parleurs. « En avant ! » répondit la foule sur les places.

Chez les enfants, les jeunes, mais aussi chez les adultes, une euphorie inhabituelle se manifesta pendant tout le discours qui, à de nombreuses reprises, fut interrompu par le cri de « Du-ce ! Du-ce ! » Le Duce disait que le moment était venu de venger les héros de Adoua et d’effacer le tort subi à Ual Ual, et qu’en ce moment même, tandis qu’il parlait, nos valeureuses troupes avaient franchi les frontières de l’Éthiopie avec une foi inébranlable dans la victoire. « Du -ce ! Du -ce ! »

Ce soir-là, dans les rues du village, il y eut jusqu’à tard une animation inhabituelle ; des groupes chantaient les chansons exaltant la patrie et la révolution fasciste, alors que peu de gens, très peu de gens, se sentirent attristés.

Parmi eux le père de Giacomo qui, le jour suivant, faisait de la récupération avec son fils vers la Grotta dei Colombi. En creusant, devant les positions autrichiennes en caverne derrière deux rangs de barbelés, ils avaient entendu les chiens de chasse des Müllar. Ils avaient fini, eux aussi, par distinguer les voix de ces chiens qui remontaient la vallée : le Cimbro, la Selva, le Bosco, et la Stéla. Les chiens avaient senti les fumets dans les Kemple du Passo Stretto, avant même que le soleil n’arrivât à éclairer la gelée blanche. Après plusieurs passages la Selva était arrivée à trouver la bonne trace et donc à faire bondir le lièvre blotti dans son terrier. D’abord quand elle avait glapi, puis aboyé joyeusement, les trois autres chiens avaient cessé de chercher pour suivre à la queue leu leu son signal. La vallée retentit de leurs voix. Le Cimbro, en despote, avait aussitôt pris la tête, dépassant tous les autres, et il avançait, sûr de lui, sur la trace fraîche : sa voix de baryton donnait de l’assurance aux chasseurs qui étaient aux aguets. Le Bosco était comme un ténor, voix limpide et sonore, les rochers du Piandot renvoyaient son aboiement aux rochers du Colombara. Au contraire, la Selva et la Stéla aux voix aiguës y allaient joyeusement de leur contre-chant. Et toute la vallée en résonnait. « Ça devait être un vieux lièvre, pensait le père de Giacomo, ils n’ont pas encore tiré. »

Le clabaudage se perdit à travers les bois de Fiara et des Mandrielle, revint au Boscosecco et au Fontanello ; il y eut le tir et le cri : « Il est mort ! »

Les chiens cessèrent d’aboyer et, comme il était déjà midi, Giacomo et son père se dirigèrent eux aussi vers le Fontanello.

Les quatre chiens dormaient, épuisés, à l’ombre d’un grand sapin, deux lièvres, et non pas un seul, étaient pendus aux branches au-dessus de leurs têtes. Les trois Müllar mangeaient de la polenta et du fromage à côté de l’endroit où on recueillait l’eau dans un tronc creusé.

Ils se saluèrent, après quoi le père de Giacomo dit :

— Vous avez fait bonne chasse aujourd’hui. Mais je n’ai entendu qu’un seul coup et je vois deux lièvres.

— Il s’est trouvé que la Selva, répondit Tan Müllar, qui était restée en arrière, en a trouvé un deuxième au Ramstone et il est venu vers moi. J’étais aux Buse Magre et tu n’as pas dû entendre le coup.

— Alors ça a bien marché.

— Et toi, comment ça a marché ? demanda Giovanni Müllar.

— Comme d’habitude, une petite journée. De quoi manger.

— On est mieux ici dans la montagne que sur la place du village, intervint Valentin. Hier il y avait le discours du Duce pour la déclaration de guerre à l’Abyssinie et ils ont fait du boucan jusqu’à tard.

— Ça aussi, un jour ou l’autre, ça devait arriver, observa le père de Giacomo. Quand on allume un feu on ne sait pas toujours comment l’éteindre. En plus, une guerre ça ne coûte pas que de l’argent : il suffit de regarder ici dans nos montagnes, où on trouve encore des morts.

— Les journaux écrivent tous les jours qu’en Abyssinie il y a toutes sortes de richesses : or, pétrole, fer, café, terres fertiles, à exploiter, dit Giovanni Müllar en comptant sur les doigts de la main tous ces trésors.

— Mais s’il y a tous ces biens, comme on le dit, alors pourquoi les Anglais et les Français ne les ont pas pris avant ? se demanda Tan.

Voilà ce que disaient, ce jour-là, trois chasseurs et un récupérateur. Giacomo écoutait en silence et il ne savait qu’en conclure.

OceanofPDF.com