Les saisons de Giacomo
Chapitre 22
L’été languissait. Après la coupe des foins les premiers estivants arrivèrent ; pour la plupart, des malades des poumons qui venaient ici en montagne chercher un peu de santé dans les bois. Malgré l’arrêté interdisant la mendicité, qui restait bien en vue à l’entrée du village, beaucoup de pauvres frappaient toujours aux portes des maisons pour demander l’aumône.
Quand les soldats arrivaient – simple campement ou manœuvres –, de nombreux enfants, avec des récipients de fortune, allaient demander les restes de la soupe, ou, pour la moitié d’un pain, ils rendaient de petits services comme poster une lettre, acheter des cigarettes, déposer le linge chez les lavandières. Les grands camps de l’ONB avaient été suspendus ou transférés ailleurs, mais ici se tenaient encore les rassemblements provinciaux. Il restait toujours un milieu officiel qui gérait les colonies de vacances, les concours de gymnastique, les manœuvres militaires, les cérémonies ; et un autre monde composé d’émigrants, de chômeurs, et même d’affamés. Beaucoup de gens estimaient avoir de la chance s’ils arrivaient à faire manger leur famille deux fois par jour. Dans les boutiques, les comptes sur les livrets devenaient de plus en plus longs.
De temps en temps un travail précaire aidait aux dépenses indispensables : des chaussures ou un pantalon, deux écheveaux de laine pour tricoter un chandail, ou encore l’arrachage d’une dent par le médecin ; autant de choses que normalement on ne pouvait pas se permettre.
Le temps des framboises vint. Pendant deux ou trois semaines, sauf si un violent orage ou une chute de grêle avait tout dévasté, les femmes et les filles partaient au lever du soleil cueillir des framboises pour la distillerie locale qui préparait les sirops, ou qui les revendait à la Zuegg de Bolzano.
Avec des paniers et des seilles en bois elles marchaient jusqu’aux grandes clairières que la guerre avait ouvertes.
Irene aussi partait avec sa mère, en compagnie des autres femmes et des autres filles du hameau. Sur le chemin muletier qui montait à la Wassagruba ou au Peeraloch elles se racontaient leurs affaires et leurs petits secrets. Même en cueillant les framboises elles se faisaient des confidences. Parfois elles chantaient la chanson du mineur qui revient de la mine, ou celle de la maison de l’aimé qui n’est que pierres et toiles d’araignées mais qui, aux yeux de l’aimée, est un palais avec des rideaux brodés. Leurs voix se répandaient, sereines, à travers ces lieux où peu d’années auparavant on entendait le fracas des combats et les râles des blessés.
Parfois, le matin, une femelle de coq de roche qui s’attardait à manger les framboises prenait soudain son vol : un sursaut, des battements de cœur et un peu d’épouvante, mais après, toutes ces femmes poussaient un soupir de soulagement et riaient ensemble. Quand elles avaient dans les deux kilos de fruits dans leurs paniers, elles allaient les vider dans les seilles, à l’ombre des sapins ou dans une galerie fraîche. Pour manger elles se réunissaient à côté d’une source et comparaient leurs récoltes. La vieille Nina allumait sa pipe, les filles s’allongeaient une demi-heure pour dormir, et les mères, à voix basse, parlaient de leurs hommes ou des commérages du hameau. Parfois, pendant cette halte de midi, aux femmes des framboises s’unissaient les récupérateurs qui creusaient dans les environs et qui les avaient entendues chanter ; alors les propos se faisaient plus vifs et plus joyeux à cause aussi des allusions claires mais pudiques des frères Pûne.
L’après-midi elles reprenaient leur chemin en portant les seilles pleines de framboises accrochées à la barre recourbée que supportaient leurs épaules. Là où se trouvait la plaque à la mémoire d’un capitaine autrichien les attendait le cheval avec la charrette sur laquelle charger la récolte de la journée. Elles allaient en groupe à la distillerie rue Monte-Ortigara pour le pesage et le payement. Mario, lui aussi, les attendait, et parfois il demandait à Irene de lui faire cadeau de quelques fruits. Les framboises étaient payées de quatre-vingts centimes à une lire vingt le kilo. Une fille qui allait vite pouvait en cueillir jusqu’à dix kilos ; et les filles à marier pouvaient ainsi acheter quelque chose pour leur dot : du chanvre et du lin à filer pendant l’hiver.
OceanofPDF.com