Les saisons de Giacomo
Chapitre 24
— Maintenant il va falloir aussi faire la guerre pour défendre l’Autriche, dit le soir Moro Soll, en reprenant la conversation. J’ai été au village pour acheter du papier à cigarettes et du gris, j’ai entendu dire que Mussolini a mobilisé trois divisions là-haut, au Brenner.
— C’est de la folie ! Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda Angelo Schenal.
— Il se passe qu’il y a quelques jours le chancelier Dollfuss a été assassiné et le Duce pense que l’Allemagne veut s’emparer de l’Autriche, expliqua Moro, si bien qu’on aura les Allemands à la frontière.
— C’est une bande de fous. On n’a pas encore enterré les soldats qui sont morts à la Grande Guerre, et ils pensent déjà à en faire une autre, ajouta le père de Giacomo.
— Mussolini voudra faire peur aux Allemands, mais les Allemands maintenant ils ont un certain Liter, et le litron leur monte à la tête, observa Tin Grass. C’est des têtes de bois avec leur casque à pointe.
Nin Sech qui se taisait presque toujours, fumant seulement sa petite pipe, dit, à la surprise générale :
— Il faut espérer dans la Russie, c’est les Russes qui tiendront tête aux Allemands. Le peuple allemand se laisse influencer par les capitalistes fabricants d’armes, mais en Russie la classe ouvrière est au pouvoir. On en a assez, nous, de la faim, de la misère, de l’émigration et de la guerre. Il serait temps de se réveiller.
Sur ces mots la nuit tomba et tout le monde alla se reposer pour pouvoir reprendre le travail de récupération le matin suivant.
Cet été-là se produisit un autre accident. Un pauvre garçon des collines qui, pour manger, était venu ici sur le Plateau comme serviteur à Malga Pozze, en gardant les génisses qui étaient au pâturage entre l’Ortigara et Monte Chiesa, avait trouvé dans l’herbe un petit obus. Il le ramassa et il se mit à le titiller. Le fromager de l’alpage retrouva le corps en morceaux.
L’automne approchait : avec la grande foire de la Saint-Mathieu les vaches descendirent des alpages et les bergers rassemblèrent les troupeaux au Basazenocio et à la Busa della Pesa pour la tonte et le contrôle. Les tenderies étaient couvertes de branches vertes pour cacher les filets ainsi que les quelques huttes de chasseur ; dans le matin clair on entendait les chiens de chasse sur les traces des lièvres. Le jour de la foire, alpagistes, bergers, récupérateurs, charretiers, bûcherons se retrouvèrent pour passer un peu de temps ensemble entre amis, boire un verre et manger la soupe aux tripes en y trempant leur pain. Durant cette journée tant attendue, ils parlèrent aussi d’un fait nouveau, plutôt dur à supporter : le Duce, avec une nouvelle loi, avait ordonné le service prémilitaire obligatoire pour tous les jeunes gens de dix-huit à vingt ans et le service postmilitaire de dix ans, après leur libération. Tous les samedis. Ils calculaient : cent cinquante samedis avant de partir soldat, cinq cents après le retour à la maison ! Les commentaires étaient amers : « Il leur faut toujours des soldats », « Au moins si on était payé », « Le samedi, c’était le jour réservé à la provision de bois pour l’hiver ». Mais il y en avait aussi que cette loi réjouissait : ils se voyaient en uniforme, avec des bottes, donnant des ordres « en rang », « en avant marche », « au pas de course », « halte », « salut au Duce ! ».
Vint un hiver comme les autres : de la neige, de la pluie, de la neige, du froid ; mais bien pis pour d’autres raisons, car dans pas mal de maisons le soir on éteignait feux et lumières pour aller se coucher très tôt : on ne consomme pas pendant qu’on dort et on ne sent pas la faim. À la veillée on commençait à parler de l’Abyssinie et des grandes richesses que son sous-sol renfermait, des grandes possibilités de cultiver du café, du blé, des bananes, du coton, on parlait aussi d’Adoua, de l’Érythrée. Les plus âgés se rappelaient les noms des hommes du village et des hameaux qui, en 1890, étaient allés là-bas se battre contre Ménélik, sous le commandement du général Baratieri, qui perdait toutes les batailles. Si bien qu’on le remplaça par le général Baldissera. Il y avait une vieille femme qui chantait : « Ô Baldissera, ô Baldissera / méfie-toi de ces nègres-là / … » Ils se souvenaient aussi de cela quand dans la Vedetta Fascista apparut la nouvelle que le général Emilio De Bono, un des quadrumvirs, avait été envoyé en Afrique orientale y commander l’ensemble des troupes italiennes.
Giacomo, Nino, Mario, Min, Lella et Menta se retrouvaient avec d’autres garçons, tous les samedis, pour l’entraînement à skis. Ils couraient en partant des Prati del Folo et faisaient un tour avec montées et descentes, en revenant par la Barental. Après les épreuves de sélection provinciales, ceux qui étaient retenus participeraient aux championnats nationaux en Valteline ou en Piémont. Le meilleur au ski de fond c’était Rizzieri, mais maintenant il courait avec les jeunes fascistes car il avait passé l’âge d’être avant-gardiste.
À l’école les enseignants d’italien et d’histoire-géo parlaient de l’Afrique orientale où le commandement de notre armée transportait des troupes et du matériel à travers le canal de Suez.
Giacomo, Min, Nino et trois ou quatre autres avant-gardistes furent sélectionnés pour les épreuves nationales de l’ONB. Ils revinrent avec des coupes et des médailles ; les coupes finirent à la Maison du fascisme de Vicence, ce n’était pas très grave, mieux valaient les récompenses personnelles : chandails, tricots, gants, skis, grosses chaussettes. Giacomo, à son retour, raconta son expérience à Irene et à Mario : c’était la première fois qu’il était allé loin de chez lui et qu’il avait voyagé en train. Il concluait son récit en disant que, après tout, chez nous c’était mieux que n’importe où ailleurs.
Au printemps les travaux de l’ossuaire monumental reprirent, et quand Giacomo se présenta, un chef lui dit qu’il pouvait se considérer libre car à sa place on avait embauché un garçon qui appartenait à une famille nombreuse et qui leur avait été signalé par le secrétaire politique. Il reprit alors avec son père le travail de récupération. À l’époque il y avait des gens qui ne pouvaient même pas s’acheter de quoi accompagner la polenta et tous les trois, quatre jours, dans l’attente de pouvoir vendre ce qu’ils trouveraient en creusant, ils prenaient du sang au cou de la vache qu’ils avaient dans leur étable et ils le mangeaient cuit avec de l’oignon ; au mois de mai les escargots aussi furent les bienvenus et, plus tard, avec la polenta on mangeait des myrtilles, des fraises et des framboises. Comme on était content de prendre un lièvre au collet ! Beaucoup d’enfants attrapaient les oiseaux avec de la glu ou avec une fronde, c’était là, pour certaines familles, le seul plat de viande.
Comme toujours, les récupérateurs, sur le coup de midi, se réunissaient en groupes pour faire griller ensemble leur polenta. Ils arrivaient même à plaisanter de leurs misères. Mario Ballot imitait les discours du Duce qu’on entendait à la radio par haut-parleur, faisant rire jusqu’aux plus taciturnes. Une fois il voulut compter de combien de morceaux d’étoffe était faite la veste de son oncle : il y en avait soixante-douze. Mais tout le monde avait des chemises, des pantalons, des vestes, des chaussettes faits de pièces, et les pièces étaient reprisées et renforcées avec d’autres pièces. Les mains, les habits, parfois leurs visages, étaient jaunes, couleur qu’avait laissée le TNT ou un autre explosif au contact duquel ils s’étaient trouvés.
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