L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain
O souvenir du livre noir
Toujours toi qui persistes!
IN MEMORIAM
A peste, a fame, a bello Libera nos, Domine.
Que vas-tu faire à Chantilly?
Au ciel d’hiver luisent les Ourses.
Le givre argente les taillis, Ce n’est pas le beau mois des courses.
—Ah! ce n’est pas pour les châteaux, Pour le lac, ni pour les chevaux; C’est pour voir sous le soir qui tombe Une noire, une froide tombe!
Pour un soldat mort jeune et beau Je veux dire un mot de prière; Et te maudire encor, ô guerre, O toi qui le mis au tombeau!
L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS
J’aurai seize ans au mois des roses purpurines Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu, Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu, Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines.
Le soir, je marche seul aux feux du boulevard, Parmi les mille cris de la foule vulgaire; Comme un souple serpent passant une rivière, Je porte haut mon front que ne souille aucun fard.
Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre, Mille caprices fous me provoquent sans fin, Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre.
Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs, Ma voix est musicale et mes genoux sont purs, Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve.
J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros.
Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes.
Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes.
Le marbre de ma chair est digne de Paros.
Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge.
Je marche devant moi sans crainte de l’affront, J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge.
L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants.
J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère Et sachant que mon charme est un don éphémère, J’imagine, ce soir, que je suis le printemps.
Paris danse et je suis emporté par ses houles.
Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé, Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé Je monte et je descends le beau fleuve des foules; Et je jouis ce soir du trouble radieux De sentir que je traîne un sillage de gloire, Et que je porte, au cœur d’une humanité noire, La beauté lumineuse et parfaite des dieux!