L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain

Il était un jeune seigneur

LES CORBEAUX FOUS

 

(Légende vénitienne.)

 

Il était un jeune seigneur

Qui mourut en terre lointaine, Quand il sut que sa châtelaine Trahissait son nom et son cœur…

 

Les corbeaux vinrent qui mangèrent Le corps empoisonné d’amour

Et pris d’amour sombre à leur tour, Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.

 

Le grand essaim noir tournoya, Franchissant plaines et frontières; Vers le château de l’adultère Pendant trente jours il vola.

 

Or, tout à l’autre bout du monde, Ayant parjuré son serment

Et pris son page pour amant

Vivait la jeune épouse blonde.

 

*

 

«Beau page, à l’horizon du soir, Que vois-tu?» dit la châtelaine.

«Je vois s’élever de la plaine Tout au loin un nuage noir.

 

«Mon bel ami, que tu me navres!

C’est le retour des Chevaliers!»

«Non, reine, ce sont par milliers, Noirs corbeaux mangeurs de cadavres…»

 

Fou d’amour, poussant des clameurs, Le large essaim d’oiseaux sans nombre S’abattit au ras du ciel sombre, Voilant la lumière et les fleurs.

 

Et quand à leurs grands cris acerbes Le village fut accouru,