L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain
«Dans l’onde transparente où luisent les coraux,…
LE NAGEUR
«Dans l’onde transparente où luisent les coraux, J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes; Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes, Derrière la savane où beuglent les taureaux.»
Mais tu me répondis: «Tes paroles sont vaines: Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines.»
Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux, Et traîner sur la mer un lumineux sillage; Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.
Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales Et voici l’horizon houleux des cachalots.
Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles, Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.
Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres, Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent, Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.
En attendant, jouis de la vague éternelle, Respire la douceur du soir occidental; L’océan te caresse en ses flots de cristal, Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.
LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS
A M. H.-M.-S. Laidlaw.
Les perroquets criards, les perroquets têtus, Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus.
C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues, Quitte la Dominique et ses montagnes bleues.
Le crabier sur la branche a rejoint ses petits.
Le sentier ne voit plus rôder les agoutis.
Une dernière fois, la brise sur son aile Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle.
Un grand concert soudain s’élève des bosquets; Grenouilles et lézards répondent aux criquets.
Avant de sombrer dans le rêve…
La forêt mêle les couleurs
Harmonieuses de ses fleurs.
Sur les bois la lune se lève…
Les odeurs de la nuit chassent celles du jour.
Mille bruits que le vent emporte avec amour Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges.
L’astre blanc sème ici des lumières de cierges Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants.
Il s’élève admirable entre les fûts dormants De deux minces palmiers et c’est comme une aurore Où le chat-huant gris jette son cri sonore.
La nuit claire à présent est reine de l’azur.
L’air est plus lumineux et le parfum plus pur.
Il semble que soudain mille corolles blanches Parfument les rameaux des immobiles branches.
Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons.
Des lucioles d’or voltigent les feux blonds.
Un lampyre embrasé semble un lent météore.
Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore Tandis que le taupin se pose sur son fût.
Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût; Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues, Je vois bondir soudain deux petites sarigues.