L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

CHAPITRE LIX. Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul.

Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse, parce

que le royaume de Dieu est à vous 552 , si cependant vous marchez dans la vérité.

[552] Ibid., 20.

 

RÉFLEXION.

 

C'est une grande misère que le penchant qu'ont les hommes à s'inquiéter

de mille vaines questions, tandis qu'à peine songent-ils aux vérités les plus

importantes. Ils veulent tout savoir, excepté la seule chose indispensable.

Leur orgueil se complaît dans des spéculations presque toujours

dangereuses, ou au moins stériles pour le salut. En s'efforçant de pénétrer

des mystères impénétrables, ils s'égarent dans leurs pensées, et ne

saisissent que l'erreur, au moment même où ils croient ravir à Dieu son

secret. Voilà le fruit des travaux dont ils se consument sous le soleil. Ah! qu'il

y a de profondeur et de véritable science de l'homme, dons ce conseil du

Sage: Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez point

ce qui est plus fort que vous; mais pensez sans cesse à ce que Dieu vous

prescrit, et gardez-vous de sonder curieusement toutes ses œuvres: car il ne

vous est pas nécessaire de voir de vos yeux ce qui est caché 553 . Songeons

à nous-mêmes, à nos devoirs, au compte rigoureux qu'il nous faudra rendre

de nos œuvres et de nos paroles. Il y a bien là de quoi nous occuper et

remplir tout notre temps: il ne nous est donné que pour cela.

[553] Eccles., III, 22, 23.

 

CHAPITRE LIX.

Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa

confiance en Dieu seul.

 

1. L F. Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie, et ma plus

grande consolation au milieu de tout ce qui s'offre à mes regards sous le ciel?

N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est

infinie?

Où ai-je été bien sans vous? et avec vous, où ai-je pu être mal?

J'aime mieux être pauvre à cause de vous, que riche sans vous.

J'aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de

posséder le ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et l'enfer sont où vous n'êtes pas.

Vous êtes tout mon désir: et c'est pourquoi je ne puis, loin de

vous, que soupirer, gémir, prier.

Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni espérer dans

mes besoins de secours que de vous seul, ô mon Dieu!

Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur

toujours fidèle.

2. 554 Tous cherchent leur intérêt ; vous seul vous ne cherchez

que mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.

[554] Philipp, II, 21.

Même quand vous m'exposez à beaucoup de tentations et de

peines, c'est encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'éprouver ainsi ceux qui vous sont chers.

Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces

épreuves, que si vous me remplissiez des plus douces consolations.

3. C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon

espérance et tout mon appui; c'est dans votre sein que je dépose toutes mes afflictions et toutes mes angoisses; car je ne trouve que faiblesse et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.

Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs

qui me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de lieu assez secret pour m'offrir un sûr asile, si vous ne daignez vous-même me secourir, m'aider, me fortifier, me consoler, m'instruire et me prendre sous votre garde.

4. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur,

n'est rien sans vous, et réellement ne sert de rien pour rendre heureux.

Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la

plénitude de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole; et la plus grande consolation de vos serviteurs est d'espérer uniquement en vous.

Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma

confiance, mon Dieu, père des miséricordes.

Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction,

afin qu'elle devienne votre demeure sainte, le siége de votre éternelle gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d'habiter, il n'y ait rien qui offense vos regards.

Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté; et, selon

l'abondance de vos miséricordes 555 , exaucez la prière de votre serviteur misérable, exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort.

[555] Ps. LXVIII, 16, 17.

Protégez et conservez l'âme de votre pauvre serviteur au milieu

des dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l'accompagne et le conduise par le chemin de la paix, dans la patrie de l'éternelle lumière. Ainsi soit-il.

 

RÉFLEXION.

Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir à cette

parole qui renferme toute sagesse et toute perfection: D .

«Considérez, disait un humble religieux de saint François, des mille millions

de créatures plus parfaites que celles qui sont à présent, tant dans les voies

de la nature que dans les voies de la grâce. Réitérez à l'infini votre

multiplication, et comparez ensuite ces créatures si parfaites au grand Dieu

des éternités; dans cette vue, elles deviennent à rien. Je prenais, ajoutait-il,

un grand plaisir dans cette multiplication; et de voir qu'en même temps que

l'Être de Dieu paraissait, ces créatures qui se montraient si excellentes et si

pleines de gloire, se retiraient d'une rapidité incroyable dans leur centre qui

est le néant. Et voyant que le grand Dieu était en moi, et plus en moi que je

n'y étais moi-même, j'en ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais

comprendre comment il était possible d'avoir Dieu en soi et partout au dehors

de soi, et de s'occuper des créatures. J'étais ravi qu'il fût seul éternel, seul

immuable, seul infini, et je vous dis en vérité, qu'en disant: En mon Dieu tout

est Dieu, ma volonté était touchée d'un si grand et si ardent amour, qu'il me

semblait que tout l'être créé disparaissait devant moi, et qu'à jamais je ne

serais plus occupé que de Dieu seul. Je ne puis expliquer l'infinie jubilation de

mon cœur à la vue de ses immenses perfections: mais voyant ses grandeurs

incompréhensibles, et d'autre part mon néant avec toutes les misères qui

l'accompagnent, j'allais de l'infini à l'infini, et je me trouvais incapable, de

l'infini à l'infini, de l'aimer comme je l'aurais voulu, ce qui me faisait souffrir

inénarrablement; car plus je me trouvais impuissant à l'aimer d'un amour

réciproque, plus un secret amour me dévorait intérieurement. Alors j'allais

cherchant des secrets dans ma bassesse, comme navré et enivré d'amour, ne

connaissant pas ce que je faisais: et, chose étrange, dans ce travail de l'âme,

ces saillies de l'infini en perfection à l'infini de ma bassesse, m'étaient autant

de feux d'amour qui me consumaient de leurs ardeurs 556 .»

[556] L'homme intérieur, ou la Vie du vénérable père Jean-

Chysostome, religieux pénitent du tiers-ordre de Saint François; pag. 158, 175, 176.

 

FIN DU TROISIÈME LIVRE.