L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

CHAPITRE XLIX. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement.

contemplerons dans son plein éclat! et si, dès à présent, il est si doux d'aimer,

que sera-ce quand nous nous abreuverons à la source même de l'amour! Oh!

oui, Seigneur, je désire la dissolution de mon corps, afin d'être avec vous!

Cette espérance seule me console; elle est toute ma vie. Qu'est-ce pour moi

que le monde, et que peut-il me donner? J'ai séjourné parmi les habitants de

Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux 457 . Votre royaume, mon

Dieu, votre royaume, je n'ai point d'autre patrie. Daignez y rappeler ce pauvre

exilé, 458 et il célébrera éternellement vos miséricordes .

[455] Philipp., I, 23.

[456] I. Cor., XIII, 12.

[457] Ps. CXIX, 5.

[458] Ps. LXXXVIII, 2.

 

CHAPITRE XLIX.

Du désir de la vie éternelle, et des grands biens

promis à ceux qui combattent courageusement.

 

1. J.-C. Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est

donné d'en haut, et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre cœur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.

Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous

prodigue ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts,

mais une grâce de Dieu qui a daigné jeter sur vous un regard, afin que, croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez à de nouveaux combats, et que tout votre cœur s'attache à moi avec la volonté ferme de me servir.

2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte

point sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses

célestes, ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans

ce qu'ils demandent avec tant d'instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si pur.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.

3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre

quelque avantage, mais ce qui m'honore et me plaît: car, si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu'on peut désirer.

Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de

Dieu; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et d'épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien; mais cela ne se

peut maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprême: attendez-moi, dit le Seigneur,

jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu 459 .

[459] Luc., XXII, 18.

4. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre, et exercé de

bien des manières.

De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais

assez abondantes pour rassasier vos désirs.

Ranimez donc votre force et votre courage 460 , pour accomplir et

pour souffrir ce qui répugne à la nature.

[460] Josué, I, 6.

Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau 461 , que vous

vous changiez en un autre homme.

[461] Eph., IV, 24. I. Reg., X. 6, 9.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et

que vous renonciez à ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent, réussira: mille obstacles

s'opposeront à ce que vous souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres: ce que vous direz sera

compté pour rien.

Ils demanderont, et ils obtiendront: vous demanderez, et on vous

refusera.

5. On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de

vous.

On leur confiera tel ou tel emploi; et l'on ne vous jugera propre à

rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous

le supportez en silence.

C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables, que,

d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de

mourir à vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté; surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.

Et, parce qu'assujetti à un supérieur vous n'osez résister à son

autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre, et de n'agir jamais selon votre propre sens.

6. Mais pensez, mon fils, au fruit de ces travaux, à leur prompte

fin, à leur 462 récompense trop grande ; et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante consolation.

[462] Genes., XV, 1.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines

convoitises, vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel.

Là, tous vos vœux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là, tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à

craindre de les perdre.

Là, votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous

ne souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là, personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous,

personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.

Là, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour

les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là, éclateront les fruits de l'obéissance; la pénitence se réjouira

de ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.

7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de

tous, et ne regardez point qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous,

qui que ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une affection sincère.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie

d'une chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la

mort, Dieu soit toujours glorifié en vous 463 .

[463] Philipp., I, 20.

 

RÉFLEXION.

 

On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier précepte, celui qui les

comprend tous, est l'entier renoncement de soi-même et la conformité parfaite

de notre volonté à celle de Dieu. Ainsi, bien qu'il nous soit permis et même

commandé d'aspirer à la béatitude céleste, et de gémir sur la longueur de

notre exil 464 , néanmoins nous devons le supporter avec une grande

patience, et nous complaire dans les épreuves que la Providence nous

envoie, parce qu'elles sont tout ensemble utiles à notre salut, et l'un des

moyens que Dieu a choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en

nous sa miséricorde et sa gloire. Pécheurs, nous devons participer aux

souffrances de celui qui nous a rachetés; disciples de Jésus, nous devons

marcher à la suite de notre maître et de notre modèle en portant la Croix, et,

comme lui, épuiser le calice d'amertume. Nul n'est couronné, s'il n'a

combattu 465 . Heureux donc l'homme qui endure la tentation, parce qu'après

avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui

l'aiment 466 . Attendons le moment qu'il a marqué, et poursuivons en paix

notre pèlerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n'est pénible à celui qui

espère. Que cette pensée ranime notre langueur, quand nous nous sentons

abattus. «Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint Chrysostome,

une main propice nous jette d'en haut le câble de l'espérance, qui peu à peu

retire des flots des misères humaines et soulève jusqu'au Ciel ceux qui s'y

attachent fortement 467 .»

[464] Ps. CXIX, 5.