L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
CHAPITRE XII. De la sainte voie de la Croix.
Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il
pourra dire avec le Prophète: Oui, je suis pauvre et seul dans le
monde 137 .
[137] Ps. XXIV, 17.
Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui
qui sait quitter tout, et soi-même, et se mettre au dernier rang.
RÉFLEXION.
Il faut aimer Dieu pour Dieu même, et non pas à cause de la joie que l'on
goûte à le servir: car, s'il nous retirait ses consolations, que deviendrait cet
amour mercenaire? Celui qui se cherche encore en quelque chose, ne sait
point aimer. Regardez votre modèle, contemplez Jésus, il ne s'est recherché
en rien: 138 Christus non sibi placuit . Il a tout sacrifié pour vous, son repos, sa
vie, sa volonté même: Non pas ce que je veux, disait-il, mais ce que vous
voulez 139 . Il a tout souffert jusqu'à la croix, jusqu'au délaissement de son
Père: 140 Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné ? Entrons, à son
exemple, dans cet esprit de sacrifice; et détachés désormais de tout intérêt
propre, acceptons, avec une égale sérénité, les biens et les maux, les peines
et les joies, en sorte que, n'ayant de pensées, de désirs que ceux de Jésus,
nous soyons 141 consommés avec lui dans cette unité parfaite , que, près de
quitter ce monde, il demandait pour nous à son Père, comme le dernier et le
plus grand de ses dons.
[138] Rom., XV, 3.
[139] Matth., XXVI, 19.
[140] Ibid., XXVII, 46.
[141] Joann., XVII, 23.
CHAPITRE XII.
De la sainte voie de la Croix.
1. Cette parole semble dure à plusieurs: Renoncez à vous-même,
prenez votre croix, et suivez 142 Jésus.
[142] Luc., IX, 23.
Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:
Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel 143 !
[143] Matth., XXV, 41.
Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande
de porter la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre l'arrêt d'une éternelle condamnation.
Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur
viendra pour juger 144 .
[144] Ibid., XXIV, 30.
Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur
vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de Jésus-Christ juge.
2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on
arrive au royaume du Ciel?
Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la
protection contre nos ennemis.
C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.
Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de
l'esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.
Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que
dans la Croix.
Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à
l'éternelle vie.
Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la
Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix.
Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui 145 ; et si
vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.
[145] Rom., VI, 8.
3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est
point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du cœur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.
Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et
vous ne trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus sûre que la voie de la sainte Croix.
Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et
toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.
Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous
éprouverez de l'amertume dans l'âme.
4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le
prochain, et ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.
Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et
que vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus humble par la tribulation.
Nul n'a si avant dans son cœur la Passion de Jésus-Christ, que
celui qui a souffert quelque chose de semblable.
La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.
Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque
partout où vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.
Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y:
toujours vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne immortelle.
5. Si vous portez de bon cœur la Croix, elle-même vous portera,
et vous conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera pas en ce monde.
Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous
rendez votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.
Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une
autre, et peut-être plus pesante.
6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel
Saint a été en ce monde sans Croix et sans tribulation?
Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule
heure, dans toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: Il fallait, dit-il, que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les
morts, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire 146 .
[146] Luc., XXIV, 26, 46.
Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale
de la sainte Croix?
7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long
martyre: et vous cherchez le repos et la joie!
Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez
lamentablement, si vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.
Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles,
plus ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil plus douloureux.
8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est
pas sans consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les fruits de sa patience à porter sa Croix.
Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui
l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le console.
Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié
intérieurement par la grâce.
Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à
Jésus crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.
Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-
Christ, qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur de l'esprit.
9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix,
de châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.
Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.
Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera
donnée d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.
Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous
êtes armé de la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.
10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de
Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié par amour pour vous.
Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans
cette misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.
Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il
n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.
Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher
et si vous désirez avoir part à sa gloire.
Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande
comme il lui plaira.
Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme
des consolations d'un grand prix: car toutes les souffrances du temps n'ont aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient
vous la mériter 147 , quand seul vous les supporteriez toutes.
[147] Rom., VIII, 18.
11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et
à l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous avez trouvé le Paradis sur la terre.
Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la
fuirez, vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous suivra partout.
12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à
souffrir et à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.
Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel,
vous ne seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. Je lui
montrerai 148 , dit Jésus, combien il faut qu'il souffre pour mon nom .
[148] Act., IX, 16.
Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et
le servir constamment!
13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose
pour le nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous les Saints! Quelle édification pour le prochain!
Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant
veuillent souffrir.
Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus,
lorsque tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!
14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort
continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu.
Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se
soumet à supporter les adversités pour Jésus-Christ.
Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en
ce monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.
Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent
point dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.
15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de
plus utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles et par son exemple.
Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui
le suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il
porte sa croix et qu'il me suive 149 .
[149] Matth., XVI, 24.
Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'il
nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le
royaume de Dieu 150 .
[150] Act., XIV, 21.
RÉFLEXION.
La doctrine de la Croix, 151 scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils ,
est ce que les hommes comprennent le moins. Qu'un Dieu soit mort pour les
sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystère; mais qu'ils doivent
s'associer à cet étonnant sacrifice, en mourant à eux-mêmes, à leurs
passions, à leurs volontés, à leurs désirs, voilà ce qui les révolte, et leur fait
dire comme les Capharnaïtes: Cette parole est dure, et qui peut
l'entendre 152 ? Il faut bien pourtant que nous l'entendions, car notre salut
dépend de là. Le ciel était séparé de la terre, la Croix les a réunis; et c'est du
pied de la Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc
contre la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre
force. Lorsque, dans sa bonté, Dieu nous envoie quelque épreuve, disons
avec saint André: Ô douce Croix! si longtemps désirée, et préparée
maintenant pour cette âme qui la souhaitait ardemment! Tout les Saints ont
senti ce désir, tous ont tenu ce langage. Souffrir ou mourir, répétait souvent
sainte Thérèse; et, dans la souffrance, elle trouvait plus de paix et de bonheur
que n'en goûteront jamais ceux que le monde appelle heureux. Une seule
larme versée aux pieds de Jésus est plus délicieuse mille fois que tous les
plaisirs du siècle.
[151] I. Cor., I, 23.
[152] Joann., VI, 61.
FIN DU DEUXIÈME LIVRE.