L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

CHAPITRE LIII. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre.

[487] Ps. L, 18.

Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi: là, le pécheur se

réforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au dehors.

 

RÉFLEXION.

 

Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations célestes,

et tombent dans l'abattement dès qu'elles leur sont retirées. Mais ces grâces

que Dieu accorde ou comme récompense aux âmes embrasées d'une ferveur

extraordinaire, ou comme encouragement aux âmes faibles encore, pour les

aider à supporter le travail de la pénitence, ne nous sont dues en nulle

manière; et toujours faut-il porter en nous la mortification de Jésus, afin que la

vie de Jésus soit manifestée en nous 488 . Où serait l'expiation, où serait le

mérite, si nous n'avions rien à souffrir, ou si nos souffrances étaient

constamment accompagnées de l'onction divine qui les tempère, et

quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De nous-mêmes,

pécheurs misérables, nous n'avons droit qu'au supplice, et nous voudrions

jouir ici-bas de la félicité du ciel! Bénissons plutôt la miséricorde qui, aux

peines de l'éternité, substitue les épreuves du temps: bénissons le Dieu qui

ne se souvient, durant notre passage sur la terre, de ce que nous devons à sa

justice que pour l'oublier ensuite à jamais; et disons-lui du fond de notre cœur

brisé 489 , mais plein de reconnaissance et d'amour: Lavez-moi de plus en

plus de mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché; car je connais

mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours 490 .

[488] II. Cor., IV, 11.

[489] Ps. L, 29.

[490] Ibid., 4, 5.

 

CHAPITRE LIII.

Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le

goût des choses de la terre.

1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point

le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.

Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se

répande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec

vous-même, ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu

plutôt que des œuvres extérieures.

Car votre cœur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à

ce qui passe.

Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et

sevrer votre âme de toute consolation terrestre.

C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles

serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des

étrangers et des voyageurs 491 .

[491] I. Pet., II, 11.

2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul

attachement ne retient en ce monde!

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le cœur soit

ainsi détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de l'homme intérieur.

Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses

proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de soi-même.

Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez

aisément tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la

raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.

3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer

avec courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même,

naissent presque tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à

eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses

inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

 

RÉFLEXION.

 

Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira l'autre,

ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre 492 . Nous ne pouvons servir à la

fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne consiste à s'affranchir de

l'esclavage du monde, pour acquérir 493 la liberté des enfants de Dieu . Or la

grâce combat en nous pour Dieu, contre la nature corrompue qui nous

entraîne vers le monde; combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en

mourant à soi-même, à ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la

mort corporelle, qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la

dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint Paul: Qui me

délivrera de ce corps de mort 494 ? Exerçons-nous donc à mourir: détachons-