L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
CHAPITRE VIII. Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.
Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;
Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la
charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et humilié par eux, que d'en être honoré.
RÉFLEXION.
Reconnaître sa misère et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans
réserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obéissant amour:
voilà toute la vie spirituelle, dont l'humilité est le premier fondement. Celui qui
se dit au fond de son âme: je ne suis rien que la faiblesse et l'indigence
même, ne cherche pas d'appui en soi, et met en Jésus sa seule espérance. Il
suit avec simplicité les mouvements de la grâce, ne s'élève point dans la
ferveur, ne s'abat point dans la sécheresse; toujours satisfait, pourvu que la
volonté divine s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le
voile de ce qu'il y a de plus saint, ne les séduit pas par le vain désir d'un état
eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appelé. Fidèle et tranquille
dans sa voie, il dit à Dieu: Donnez-moi la sagesse qui assiste près de votre
trône, et ne me rejetez pas du nombre de vos enfants; car je suis votre
serviteur et le fils de votre servante, un homme infirme, de peu de durée, et
qui n'a point l'intelligence de votre jugement et de vos lois 200 . Qu'il aille en
paix celui dont le cœur prie ainsi, désire ainsi: Dieu le regarde avec
complaisance, et sa bénédiction reposera sur lui.
[200] Sapient., IX, 4, 5.
CHAPITRE VIII.
Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.
1. L F. Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois
que cendre et poussière 201 . Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi; et mes iniquités rendent un témoignage vrai, et que je ne puis contredire.
[201] Gen., XVIII, 27.
Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, si je me dépouille de toute
estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été formé, votre grâce s'approchera de moi, et votre lumière sera près de mon cœur; alors tout sentiment d'estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi, disparaîtra pour jamais dans l'abîme de mon néant.
Là, vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je
suis, ce que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: car je ne suis rien, et
je ne le savais pas 202 .
[202] Ps. LXXII, 22.
Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? rien qu'infirmité;
mais, dès que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort, et je suis rempli d'une joie nouvelle.
Et certes, cela me confond d'étonnement que vous me releviez
ainsi tout d'un coup, et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.
2. C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient
gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes nécessités, qui me préserve des plus grands périls, et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables.
Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne
cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé, et je me suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon néant.
Ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus
que je ne mérite, et plus que je n'oserais espérer ou demander.
3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de
recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats, et à ceux qui se sont le plus éloignés de vous.
Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants,
humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.
RÉFLEXION.
Dieu se montre, dans l'Écriture, plein d'une immense compassion pour les
fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans pitié pour
l'orgueil, 203 principe de tout mal , pour l'orgueil, qui est le crime propre de
l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au souverain Être. Il a dit: Je suis
Jéhova, c'est mon nom; je ne donnerai point ma gloire à un autre 204 . Or tout
orgueil tend, par essence, à s'égaler à Dieu, à se faire Dieu: désordre tel que
non-seulement on n'en conçoit pas de plus grand, mais qu'on hésiterait à le
croire possible, s'il n'était sans cesse présent sous nos yeux, et si l'on n'en
sentait pas le germe en soi-même. Aussi voyez comme Dieu le foudroie: et
d'abord cette ironie qui glace l'âme d'un effroi surnaturel: Voilà qu'Adam est
devenu comme l'un de nous 205 ; Adam jeté nu avec son péché, sur une terre
maudite! Adam qui venait d'entendre cette parole: 206 Tu mourras de mort !
Ses enfants imitent son crime, leur orgueil s'élève sans mesure. Alors l'esprit
divin; Comment es-tu tombé, toi qui te levais comme l'astre du matin, qui
disais en ton cœur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon trône au-
dessus des étoiles et je serai semblable au Très-Haut. Voilà que tu seras
traîné aux enfers, dans la profondeur du lac: on se baissera pour te voir 207 .
Lisez, dans l'Évangile, les effroyables malédictions prononcées contre les
Pharisiens superbes, tandis que celui qui s'abaisse est à l'instant justifié. Une
femme pleure aux pieds de Jésus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose
presque en solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur ému la
console: Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup
aimé 208 . Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore là un de ses caractères, et